Don Hertzfeldt

Papa, c’est quoi l’intimidation ?

Quand j’étais au primaire et au secondaire, en région, durant les années 90, l’intimidation, ça n’existait pas.

Il y avait le petit Lambert qui se faisait rentrer tête première dans une poubelle à la récré. Il y avait la petite Nancy qui entendait son premier soutien-gorge claquer dans son dos pendant que la prof s’évertuait à nous apprendre les provinces canadiennes. Il y avait Gabby, dit “le gros Gabby”, qui n’a jamais eu d’autre nom que le gros Gabby avant d’être un adulte sur le marché du travail.

L’intimidation, ça n’existait pas dans mon temps. Du moins, on n’en parlait pas.

C’était avant les campagnes de sensibilisation, les slogans, Jasmin Roy et toutes ces choses qui font qu’aujourd’hui, ma fille, tu vas pouvoir aller à l’école avec une casquette à l’envers et des jeans troués sans te faire traiter de “p’tit gars manqué” ou de “criss de lesbienne”.

C’est aussi grâce à ça que des dizaines, voire des centaines de tes amis et compagnons de classe pourront s’exprimer librement avec les mots qu’ils veulent réellement dire, et non ceux qu’ils devraient dire parce que “c’est de même pis c’est toute”.

L’intimidation, ça n’existait pas dans mon temps, mais ça faisait des ravages réels — surtout parce qu’on n’en parlait pas.

“Papa, c’est quoi l’intimidation?”

C’est les gens qui vont te faire sentir mal de vouloir ce que tu veux. C’est les idiots qui alimenteront le doute en toi. La petite voix qui te freine quand tu veux lâcher ton fou, chanter fort, oser rire, oser dire, vivre comme tu le voudrais. C’est les gens qui vont rouspéter parce que différent, pas pareil, pas comme eux.

Tu es chanceuse ma fille parce qu’aujourd’hui, l’arroseur est arrosé. Tu peux pointer du doigt et “stooler” à la directrice sans avoir peur des représailles des pas fins et des p’tits bums. Parce que tu as entendu le mot intimidation, tu vas savoir que ce n’est pas la bonne façon de faire les choses. Tu vas savoir que rire de la différence n’est pas une option. Tu vas savoir qu’on peut tout simplement être comme on veut être et les gens s’adapteront.

L’intimidation, c’est la fin des moules rigides. Les Tonkas peuvent être roses et les Barbies en bottes de construction. Avec un mot clair, sans équivoque, tu vas apprendre à dénoncer ma fille. Tu vas apprendre à ne pas tolérer l’intolérance et je suis fier de toi, même si tu ne le ressens pas encore.

“Papa, c’est quoi l’intimidation?”

C’est ce qui fait qu’aujourd’hui j’envie les gens qui ont le courage de monter sur une scène. C’est ce qui alimente tous ces moments tard le soir où je suis éveillé avec des “et si” plein la tête. C’est un boulet qui a alourdi ma jeunesse parce que je n’avais pas accès aux choses “normales” des jeunes de mon âge.

L’intimidation, c’était le meilleur ami de ma honte et les deux vivaient dans le silence.

L’intimidation, c’est l’illusion d’une hiérarchie. Les gens sont égaux, ma fille, même s’ils n’ont pas tous les mêmes opportunités. Ceux qui vont te crier après, c’est parce qu’ils n’ont rien à te dire. Ceux qui vont se faire pointer du doigt, c’est parce qu’ils méritent ton attention, ton affection. Ceux qui disent non, c’est parce qu’ils n’ont pas assez entendu oui dans leur vie.

C’est quoi l’intimidation? C’est moi qui te dis oui pour que tu le dises à ton tour. C’est une chose qu’on nomme pour qu’elle ne se reproduise plus. C’est l’héritage de ma génération pour que la tienne s’élève au-dessus de ça.

Aujourd’hui, Lambert, Nancy et Gabby ne vont pas s’emmurer en silence dans leur chambre après l’école, ils vont rester dehors et jouer avec toi.

“Papa, c’est quoi l’intimidation?”

C’est quelque chose qui n’existait pas dans mon temps, parce que le silence était une option, la honte une forme de communication.

Sois bruyante ma fille, sois fière, sois douce, sois aimante, sois ouverte.

C’est ça l’intimidation – la possibilité que tu as et que tu auras de n’être que toi et rien d’autre parce que collectivement, on a dit “ça suffit”.

Maintenant, c’est à ton tour de le vivre et de nous faire oublier ce mot une bonne fois pour toutes.

Pour lire une autre chronique de Stéphane Morneau : “Papa, c’est quoi Facebook?”

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