Ostie que j’haïs Tryo

Je dois me confesser.

Ça fait des années que je porte ce secret en moi et que je fais tout pour le noyer dans l’océan du déni.

J’ai déjà payé pour voir Tryo en concert.

Pire.

C’était mon premier concert.

(Techniquement, ce n’est pas mon premier concert. C’est juste qu’à mes yeux Carmen Campagne en concert aux Promenades Deux-Montagnes n’est pas un vrai concert. C’est un test pour séparer l’humanité de ceux qui capoteraient un jour sur Gary Kurtz.)

Avant toute chose, je dois expliquer le contexte.

On est au début du siècle, en 2004. Je suis au printemps de ma vie et qui dit adolescence, dit… mauvais choix et futurs regrets. Tu en doutes? Regarde tes photos de l’époque. Quelque chose me dit que ta chemise hawaïenne ou ton chandail Ecko me donneront raison.

Je prenais des mauvaises décisions parce que tout : mes cheveux teints en orange, mon inscription dans l’équipe de football, ma table à la cafétéria et même mon implication dans la pastorale; toute ma vie ne servait qu’à une seule chose : séduire les filles.

En fait, séduire une fille : G.

G. n’était pas la plus belle fille du monde. G. était la plus belle fille de mon monde. Elle correspondait parfaitement à mes critères parce que, même si je l’ai oublié depuis, rien ne me faisait plus plaisir que d’aller au Pérou et de presque attraper la malaria en creusant un égout pas fiable.

Un matin, mon ami N., qui était son voisin, me demande si j’ai mon billet « pour aller voir Tryo avec G. ce soir? » »ÉVIDEMMENT! Ça fait des mois que j’ai mon billet tu veux dire! Je suis né avec mon billet dans les mains! »

La vérité c’est que j’avais autant de billets que d’idées de c’était quoi Tryo. #sweetfuckall

Mais, j’avais un plan : aller à la salle, m’acheter un billet et devenir le plus grand connaisseur de Tryo avant la fin de l’après-midi. Facile!

Je me pointe au Club Soda et, mettant mon plan à exécution : je demande un billet au commis qui répond avec un rire de mépris et un regard de dédain genre « Ark-t’aimes-pas-le-kale ». Mon plan est sérieusement compromis : c’est complet!

Je retourne bredouille vers la maison quand, en longeant la file d’attente composée de hippies-disant-que-le-capitalisme-c’est-de-la-merde, j’entends un miraculeux « Billets/Tickets! ». Foule anticapitaliste obligeant, ça m’a coûté 8 papayes, une paire de souliers et 3 bracelets de coquillage.

Blague à part, je retrouve N. et G. qui s’agencent parfaitement à la foule et qui cachent difficilement leur gêne en ma présence. Le polo jaune et les pantalons gris qui composaient mon uniforme d’école ne faisaient pas fureur aux côtés des boubous africains multicolores et des t-shirts en poches de riz.

Le Club Soda est plein à craquer.

Si seulement il avait été peuplé par une foule OSM/Chanel n°5/la-douche-fait-partie-de-ma-vie…

Le pire, c’est que je suis tout seul! G. n’est jamais revenue des toilettes et N. est parti au bar. Je voudrais partir, mais c’est impossible. Je suis paralysé entre deux gars avec des dreads qui fument des beedies en se remémorant « les fruits qu’on a cueillis dans la vallée de l’Okanagan en écoutant du Manu Chao », un autre gars avec des dreads devant moi qui explique que l’Occident c’est de la marde et, derrière moi, une fille avec avec des capteurs de rêve dans ses dreads qui vend ses propres savons.

Je suis dans l’épicentre de tout ce que je déteste de la vie humaine. Ne manquerait que les Têtes à claques.

Les lumières s’éteignent.

Le plancher tremble au rythme des « Tryo! Tryo! Tryo! »

Ils arrivent.

Un poème anonyme dit : « Dès nos premières paroles échangées/J’ai su que de ce cœur, je serais l’étranger ». Je peux dire que dès leurs premières notes jouées, j’ai su que de mon cœur ils seraient les étrangers.

Ça commence avec une chanson reggae anti-G8 qui m’explique que le monde, c’est de la merde. Ils continuent avec une chanson qui dit que le monde apolitique est de la merde. Ils enchaînent avec une troisième chanson disant que le la violence, c’est de la merde…

Maintenant, que je sais que je vis dans un monde de marde, je fais quoi?

La réponse de Tryo est simple : boire et danser. C’est pourquoi les décors sont composés de quatre palmiers de plastique (équitable) et d’une hutte dans laquelle des élus se désaltéreront pendant le concert.

Boire et danser pour régler le monde… Le Beach party de St-Gabriel-de-Brandon offre exactement les mêmes options. Pourtant, quand j’y suis allé, je n’ai pas eu l’impression d’assister à la progression de ma société.

Après 15 minutes, j’admets que ça pue, que je n’aime pas la musique, que je suis seul et que mon plan ne fonctionnera pas. Je décide de quitter. C’est alors que retentissent les notes de leur mythique Sortez-les (qui explique que la culture de masse, c’est de la merde) et me voilà propulsé au milieu d’un énorme mosh pit.

Pour vous aider à comprendre c’est quoi un mosh pit de Tryo, voici une équation :

Moshpit pendant Tryo = Se faire bousculer + se faire fouetter la face avec une moppe

Le mosh pit m’entraîne au tout premier rang et un itinérant roadie pense que je suis un fan enthousiaste. Il m’invite à prendre un verre sur scène pour vivre mon rêve. Sauf que je refuse. J’ai remarqué des caméras pour une captation. C’est pas vrai qu’on va immortaliser un moment sombre de ma vie. C’est exactement pour ça que je suis mal à l’aise devant les caméras de sécurité d’un Boston Pizza.

Visiblement insulté, le roadie m’abandonne à mon sort. Après une éternité heure, à recevoir des coups de coude danser et suer avoir du plaisir, le spectacle finit par achever.

Je sors enfin! N. n’est pas là. Il me racontera plus tard qu’il n’est pas resté puisqu’il a rencontré une fille au bar et qu’il a préféré prendre une marche avec elle. J’ai hâte de voir comment ils raconteront leur rencontre à leur premier enfant. Je le saurai en juillet.

Quant à G., elle était dehors et m’attendait dans le froid de février. Je ne lui ai pas dit que j’avais détesté ce moment d’existence. Je ne lui ai pas dit que c’était pour elle que j’avais subi ce Woodstock des pauvres. Je ne lui ai rien dit.

J’ai juste marché avec elle vers le métro en profitant du moment.

Un beau moment.

Malgré le monde de merde.

Pour lire un autre texte de Philippe-Audrey Larrue St-Jacques : « Kaïn aurait signé le Refus global »

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