Germain Barre

Pourquoi on tolère les camions qui voient rien dans nos rues ?

Avec leurs gros angles morts, ils mettent des vies en danger pratiquement à chaque virage.

La semaine dernière, une autre cycliste est décédée sous les roues d’un poids lourd dans le quartier Rosemont ,à Montréal. Une autre parce qu’il y a presque un an, c’était Meryem Ânoun, mère de trois enfants qui mourait dans les mêmes circonstances à quelques rues de là. Quelques mois avant elle, Justine Charland-St-Amour périssait de la même façon, dans le même quartier.

Les histoires se suivent et se ressemblent : un cycliste roule en ligne droite sur une rue passante. À sa gauche, un conducteur de poids lourd le dépasse, généralement sans le voir. Le camionneur tourne vers la droite, fauche le cycliste, et lui enlève la vie. Toujours sans le voir.

N’allez pas croire que les rues de Rosemont sont moins sécuritaires que d’autres. Les coupables, ce sont plutôt les poids lourds : même s’ils ne représentent que 4 % des véhicules à moteur à rouler au Québec, ils sont impliqués dans 22 % des décès routiers, selon la Société d’assurance automobile du Québec (SAAQ). Dans les quatre dernières années, cinq cyclistes ont perdu la vie de cette façon à Montréal, incluant Valérie Bertrand Desrochers la semaine dernière.

Comme conduire les yeux bandés

En regardant la visualisation des angles morts d’un poids lourd, cette surreprésentation des camions dans les accidents mortels s’explique assez facilement. En fait, ceux qui les conduisent ne voient presque rien de ce qui se passe autour d’eux. La SAAQ a même créé une campagne de sensibilisation qui dit, en gros : si tu vois un poids lourd, tasse-toi. (Sous-entendu : parce que lui, il ne te voit pas.)

C’est quand même un peu fâchant de se faire répéter ça. Est-ce qu’on va aller dire à la famille de Valérie Bertrand Desrochers qu’elle avait juste à être plus vigilante ?

Il existe maintenant beaucoup d’outils technologiques qui améliorent la visibilité des conducteurs. Même que depuis le 1er mai dernier, les caméras de recul sont obligatoires sur tous les véhicules neufs. Pourquoi on n’en mettrait pas sur les camions?

Pourquoi on ne demanderait pas plutôt aux constructeurs de poids lourds d’enlever les angles morts ? Après tout, il existe maintenant beaucoup d’outils technologiques qui améliorent la visibilité des conducteurs. Même que depuis le 1er mai dernier, les caméras de recul sont obligatoires sur tous les véhicules neufs. Pourquoi on n’en mettrait pas sur les camions ?

« C’est un manque de volonté politique », soupire Daniel Lambert de la Coalition vélo Montréal. Le militant trouve l’immobilisme des instances politiques déplorable alors que le problème est connu depuis très longtemps.

Ailleurs, on agit

D’autres villes ont pourtant pris le taureau par les cornes. À Londres, par exemple, on a créé un système de classification des poids lourds. Les modèles de camion sont classés selon leur dangerosité. Plus un conducteur voit de choses autour de lui, mieux le camion est coté, sur une échelle de zéro à cinq. Et si la vue est « directe » (par opposition aux miroirs et aux caméras), c’est encore mieux, car selon une étude anglaise, notre cerveau ne « voit » pas aussi bien via des intermédiaires. D’ici 2020, les camions ayant moins de trois étoiles seront progressivement interdits des rues de la ville. Avec ça, la reine pourra se balader en sécurité.

«On semble croire qu’il est inévitable que les poids lourds soient dangereux, mais si la volonté y était, on pourrait faire améliorer les designs», estime Daniel Lambert.

La même étude anglaise propose un design de camion réinventé : on lui coupe le nez, on installe le conducteur plus bas et on ajoute des fenêtres jusque dans le bas des portières, entre autres. « On semble croire qu’il est inévitable que les poids lourds soient dangereux, mais si la volonté y était, on pourrait faire améliorer les designs », estime Daniel Lambert. Évidemment, on ne changera pas tous les camions en circulation du jour au lendemain. Mais on peut quand même s’arranger pour que les nouveaux modèles soient mieux pensés !

En attendant, des mesures plus simples pourraient être mises en place. « La ville de Montréal pourrait exiger de tous ses contracteurs qu’ils aient des miroirs et des caméras, croit Daniel Lambert. Westmount l’a fait, sans voir d’augmentation des coûts dans les contrats. La raison est simple : avec des véhicules plus sécuritaires, le coût des assurances baisse. »

Ça semble un minimum pour assurer la sécurité des piétons et des cyclistes. Qu’est-ce qu’on attend pour l’exiger ?

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