Pierre-Nicolas Riou

On ne meurt pas d’une peine d’amour

Je ne l’avais pas vue venir celle-là. J’aurais ardemment souhaité que l’expérience me serve, me fasse voir les signes avant-coureurs, m’informe pour me protéger. Nenni. Pourtant, à l’aube de la quarantaine, ce n’est pas ma première peine d’amour, bien évidemment.

Sans fierté aucune, j’ai à mon actif, comme la majorité des amoureuses de ma génération, un palmarès désolant de déceptions amoureuses. Au bas, on y retrouve les petites histoires ratées nourries d’un espoir basé sur quelques échanges lubriques insignifiants ou quelques regards insistants. Alors que tout en haut des peines de cœur, prennent place les relations bien entamées où j’avais sérieusement cru au fol amour plein de promesses. Celles-là, on le comprend aisément, se sont révélées beaucoup plus douloureuses et longues à consoler.

À la tête du palmarès, figurera probablement à tout jamais cet amoureux pendu au bout de sa corde à 16 ans. Je ne l’avais pas vue venir celle-là non plus, vous vous en doutez bien.

On ne meurt pas d’une peine d’amour. Puisque, de toute évidence, si c’était le cas, je serais morte adolescente. Les experts de la question suicidaire s’entendent pour le dire : il y a de forts risques pour qu’un endeuillé par suicide imite le geste du proche dans les mois, voire les années à venir. C’est le doux legs du mort à son entourage. Or, quand son premier amant s’enlève la vie, cette solution revient inéluctablement hanter chaque nouvelle peine. Cette avenue demeure dans le champ des possibles. Ainsi, quand un choc émotif me parait momentanément insurmontable, même vingt-cinq ans plus tard, mettre fin à mes jours semble encore une option envisageable. Cette sale idée arrive à me réconforter. “Je suis maîtresse de ma vie et j’en dispose comme je veux !” Voilà ce que je me dis.

Heureusement, grâce à Dieu, mais surtout grâce à mes géniteurs, avant d’hériter d’un statut d’endeuillée par le suicide, j’ai hérité de la faculté de résilience. C’est héréditaire. Je suis porteuse, dans mon ADN, d’un désir de vivre heureuse à tout prix et je cherche vite toutes les solutions nécessaires pour retrouver ce bien-être qui normalement me coule dans les veines. Par conséquent, l’option suicidaire est vite rejetée, reléguée aux oubliettes, rangée dans le fond du tiroir avec la lettre d’adieu du chum pendu. Mes parents seront heureux de l’apprendre.

Je ne l’avais pas vue venir celle-là. Cependant, cette fois, honnêtement, je ne peux pas m’en vouloir. On m’aurait fourni des lunettes infrarouges hyper sophistiquées que je n’aurais pas pu percevoir davantage son arrivée imminente. Elle s’approchait trop discrètement. À pas feutrés. Elle longeait les murs et se dissimulait lorsque par hasard je me prenais à regarder dans sa direction.

Depuis le début, l’amour avait revêtu ses beaux habits. Ceux que je me plais à regarder. À toucher.

Ma mère, en vraie philosophe pragmatique, m’a dit un jour avec le plus grand des sérieux : “Tu sais, ma fille, les plus beaux tissus peuvent rester longtemps sur les tablettes. Suffit d’une personne qui ait vraiment du goût et l’œil pour les tirer de là. Tu es un beau tissu et quelqu’un saura te voir à ta juste valeur. Sois patiente.”

Depuis le début, l’amour avait revêtu ses habits faits de beaux tissus. Doux. Soyeux. Brillants. Légers. Je n’étais plus sur une tablette. Il m’avait prise. Il avait habillé mon cœur et j’avais habillé le sien. Puis, confiante, désinvolte, je prenais plaisir à déshabiller mon corps devant lui et à ce qu’il fasse pareil avec le sien. Dans une danse suave et élégante. Dans un tango intense et pénétrant.

Sauf que peu à peu, très subtilement, il s’est mis à s’éloigner de moi. J’avais le sentiment grandissant de tourner en rond seule et de m’enfarger dans les pans de ma robe. Quelques fils commençaient à pendre et à en dévoiler l’usure. Puis, le tissu est devenu de plus en plus mince… jusqu’à ce qu’il cède fatalement. Et subitement, j’ai vu la déchirure. Irréparable. Même des doigts de fées n’y pourraient rien. Il était trop tard. Le mal était fait.

J’aimais, mais ne me sentais pas aimée. Pas comme j’avais besoin de l’être.

“Je ne crois pas être capable de te donner ce que tu veux”, m’a-t-il dit le regard fuyant.

Ce que je veux? Des mots tendres une fois de temps en temps, des caresses au passage, des regards complices qui expriment des “Je t’aime”, une réelle intimité affective… Peu de choses, il me semble, quand on est amoureux.

“Je ne suis pas capable de te donner ce que je n’ai pas reçu”, a-t-il ajouté le visage décomposé.

On ne meurt pas d’une peine d’amour. On a l’impression de s’éteindre un peu. On sent le besoin aussi de se mettre en veille. On tente d’économiser ce qu’il nous reste de batterie. Parce qu’on n’a plus beaucoup d’énergie lorsque l’amour a disparu. Mais on ne meurt pas d’une peine d’amour.

Il est trop tôt encore pour savoir quelle place tiendra cette peine dans mon décompte de malheurs amoureux. Pour l’instant, elle cherche évidemment à déclasser la première. Je doute qu’elle y parvienne. J’espère que non en fait…

Puis, j’ai hâte de savoir où se situera la prochaine rencontre amoureuse dans mon autre palmarès, celui des plus belles histoires que j’ai vécues. Parce que malgré tous les tourments qu’amène l’amour, j’y crois toujours.

Par Chérine, invitée des RoseMomz

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up