On était wild. On avait peur de rien.

C'était en 2005. Je m'en souviens comme si c'était hier.

C’était à l’époque où les Deux Accords n’avaient pas encore changé de nom par pure paresse. L’époque où les Cowboys étaient encore relativement fringants. L’époque des pantalons à taille basse (pouah), avant l’avènement du Coke à saveur de Pepsi, quand on pensait encore que la grève du hockey durerait juste un an. Avant qu’on découvre le brthpholiuq. C’est tout dire.

Cette année-là, j’avais rencontré une fille. En personne à part de ça. Folle jeunesse. C’était le bon temps.

Avoir su que les choses changeraient autant, j’en aurais profité tellement plus. Mais le présent, c’est jamais assez, jamais à la hauteur de nos rêves, des miens en tout cas. Le présent, on le vit bas, on se console en se disant que ça peut juste s’améliorer. Et puis des années plus tard, on comprend qu’on était dans le champ. Ça ne s’améliore pas, ça ne fait que changer, pas pour pire, mais pas pour mieux, et on devient nostalgique. On se retrouve à dire des choses comme « avoir su, j’en aurais profité tellement plus », des choses comme « c’était le bon temps ».

• • •

C’était en 2005, donc. J’étais dans un bar (un endroit un peu comme MSN, mais où les gens se rencontraient en personne), un soir de printemps plutôt bleu, tant du ciel que de l’esprit, contradiction humaine, il fait beau dehors, il pleut dedans. Je buvais une troisième bière, à saveur de bière et à essence spéciale de rien, et elle m’est apparue, comme une lumière ou un soleil ou un ange. Et tous les grisaillements que je broyais en dedans sont sortis, ne sont revenus que des mois plus tard.

Elle s’appelait Mélanie. Oui, je sais, il y avait des prénoms bizarres à l’époque.

On s’est parlé devant des verres pleins de vide pendant des heures pleines de rien. Le temps s’est arrêté pour que j’en profite, de Mélanie et du moment, des verres et de la vie. Quand la soirée s’est mise à faire soleil, un peu après quatre heures du matin, on s’est rendus chez moi pour faire semblant de dormir en se caressant. On a fait semblant pendant quelques minutes, puis les caresses ne suffisaient plus.

J’ai enfilé un condom. Juste un. On était wild. On avait peur de rien.

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Mélanie était une fille d’une autre époque. Elle avait les cheveux longs (les cheveux longs !), était végétarienne (végétarienne !), avait le nombril percé (le nombril percé !) et chiâlait tout le temps. Pendant des semaines, on a vécu sans filet, cent milles à l’heure, sans arrêt. On ne se posait pas de questions, on laissait le temps nous dépasser, figés dans notre amour. On aurait pu mourir, là, on serait morts heureux, mais à l’époque ce n’était pas très in, mourir heureux. Alors on vivait heureux, en sachant que ça ne durerait pas éternellement, mais en espérant quand même.

On profitait de chaque instant comme si c’était le dernier. On ne travaillait que huit-neuf heures par jour. On mangeait des chips. On faisait du rollerblade dans le Vieux-Vieux-Montréal en portant simplement un casque, des protège-coudes, des protège-poignets et des protèges genoux. On était wild. On avait peur de rien.

Mais c’est toujours la même histoire. L’amour, le bonheur, ça s’évapore, un peu de chaleur humaine et ça s’évapore, tranquillement, sans qu’on s’en aperçoive. Un jour, il en manque, ça colle au fond, il faut gratter. Moi je n’aime pas gratter. Je jette.

Ça faisait deux ou trois mois qu’on était ensemble, Mélanie et moi, et tout semblait bien plein. Mais non. Bien sûr que non. Il a fallu un tour de char insignifiant pour que je le constate. Un tour vers n’importe où, pour le plaisir d’être ensemble. Je roulais vite, même si dans mon auto, il n’y avait que douze coussins gonflables. J’étais wild.

Mais Mélanie, ce jour-là, cette seconde-là, ne l’était plus, elle.

— Peux-tu aller un peu moins vite, Matthieu ?
— Pourquoi ? T’as peur ?
— Un peu.
— Ben là… Comment ça, t’as peur ? On est wild, nous. On a peur de rien, nous.
— Oui, je sais. Mais t’sais…
— Quoi ?
— Rien. Ralentis, ok ?

Pouf. C’est niaiseux comme ça. Une petite faille de rien, une petite peur de rien, et je voyais en elle plein de choses ordinaires que je n’avais jamais vues avant. Une cicatrice pas trop belle sur le coin de l’œil, une dent pas trop droite, la peur qu’elle ne devrait pas ressentir. Ce jour-là, j’ai arrêté de l’aimer, parace que c’était plus simple. Et parce que je savais qu’il y en aurait d’autres. J’étais jeune, j’avais toute la vie devant moi, je pouvais la quitter comme ça, et quelques jours plus tard, ou quelques semaines, j’en trouverais une autre encore plus belle, encore plus wild. Non ?

• • •

Non.

Je n’aurais jamais pu le prévoir, bien sûr. Mais avoir su. Avoir su. Quand j’ai quitté Mélanie, un jeudi soir de fin d’été, ça a été la fin de l’été. En une seconde, la fin du soleil, l’automne et ses tons de gris, la pluie, l’enfermement, pour un bout de temps, d’abord par envie, puis par nécessité. Comme si j’entrais dans une nouvelle ère, comme si ma génération avait été mise de côté par une autre génération, je n’ai jamais pu sortir de chez moi par la suite, besoin trop fort de rencontrer virtuellement, c’était comme ça. C’était la nouvelle façon de vivre, la nouvelle façon d’être près des gens, en étant loin d’eux. J’ai cru que c’était normal, je me suis dit que ça allait passer, que c’était un trip momentané. J’ai voulu être à la mode, MSN et webcams, et ça m’a emprisonné. Je ne suis jamais ressorti.

Et maintenant, je n’y peux rien. Tout ça, c’est des souvenirs, de l’embrouillage de passé, la vie qui existait, le monde qui n’existe plus. Je n’y peux rien. Si j’avais su, si on m’avait dit, j’en aurais profité tellement plus. Aimer en personne, toucher, voir l’autre pour vrai. J’en aurais profité tellement plus.

C’était le bon temps.

Ce texte est issu du #09 spécial Rétro | Été 2005

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