On est féministes. Deal avec.

« Vous voulez qu’on vous aime? Soyez aimable. » La première erreur que tu fais, Pascal, est de croire que ce qu’on veut, c’est ton amour. Ce qu’on aimerait toutefois obtenir, de toi comme de tous, c’est du respect. Apparence qu’on a encore ben des croûtes à manger.

Vois-tu, très cher, des féministes, il n’y en aura jamais assez. Des hommes (et des femmes) qui aiment les féministes et respectent leurs batailles, il n’y en aura jamais assez non plus. Ce qu’on fait, ce que nos mères et grand-mères ont fait, c’était pour une raison. Et pour donner dans l’analogie simpliste, le médecin nous le dit toujours : on n’arrête pas de prendre ses antibiotiques quand on commence à se sentir un peu mieux.

On aimerait te rappeler au passage que les revendications féministes ont eu des impacts ultra-positifs sur l’amélioration des relations hommes-femmes et la vie familiale en luttant contre la violence conjugale et la violence faites aux enfants, ont amélioré la vie économique des familles (on est plus riches sur le plan domestique et national aussi parce que plus de femmes travaillent), ont influencé positivement les relations de travail par la sensibilisation grandissante du besoin de la conciliation-famille pour les mères ET les pères (les pères ont droit à un congé parental aussi maintenant), ont eu une influence très positive sur l’évolution de la compréhension des problèmes de santé mentale, et ont fait avancer nos sociétés vers plus de justice sociale pour tous. Sur le plan social, les luttes féministes ont eu un impact très positif dans l’amélioration de nos vies en général. Et la grande majorité des hommes ne reviendraient pas en arrière car ils y ont gagné pas mal aussi.

Le féminisme, de toute façon, n’est pas un combat solitaire, c’est celui de tout le monde, et l’intersectionnalité en est l’exemple parfait. Considérer individuellement les nombreux facteurs qui composent l’inégalité homme-femme, sans réfléchir à leur ensemble, est une erreur paresseuse. C’est crucial d’enlever ses lunettes de privilège, ses lunettes d’homme blanc d’Amérique du Nord, et de regarder autour de soi, un peu.

De toute façon, que tu sois tanné d’entendre parler de féminisme n’est même pas une variable; this is not about you. Monsieur juge que les p’tites mères ont assez chialé? Juges-tu qu’il faudrait aussi cesser de se battre pour les droits civils, les droits des homosexuels et les droits des enfants parce que ceux de ton cercle d’amis vivent bien, que t’as un ami noir et que tu aimes ta blonde? Ton expérience personnelle est-elle l’ultime mesure de validité des combats humains? (Un indice : fuck non.)

« C’est au Québec qu’on voit le plus de féministes »? T’as pris ça où? Ton Facebook n’est pas une référence sur laquelle baser des statistiques, tsé. Quant à reprocher à des femmes plus chanceuses parce qu’elles sont nées ici de parler aussi fort que possible, nous te dirons qu’il faut bien le faire pour celles qui n’en ont pas la chance, trop occupées à se faire exciser, noyer à la naissance ou lapider.

Que certains croient encore qu’une femme qui veut défendre ses droits (qui sont, soit dit en passant, en danger tous les jours au sein de notre propre pays, qui tente à tout instant de nous retirer, par exemple, notre droit à l’avortement) est forcément une enragée qui veut couper des pénis nous prouve à quel point on a encore du chemin à faire.

On a sucé beaucoup plus de pénis qu’on en a coupés, tu sais, mais ça ne signifie pas qu’on est d’accord avec l’inéquité salariale.

Le lien de cause à effet, comme quoi féministe = enragée poilue, ben il n’existe pas, sauf dans la tête des épais mal intentionnés. Et on en a assez de s’excuser de vouloir reprendre ce qui nous appartient de droit sous prétexte que ça GOSSE.

Quand on pourra dire ce qu’on veut sans se faire demander si on a nos règles, quand on sera payées aussi cher que vous, quand on ne sera plus évaluées en fonction de notre apparence, (en entreprise comme aux Jeux olympiques), quand on ne sera plus exploitées pour vendre des choses, quand on ne lira plus que nos sports sont « presque de vrais sports » (fuck you, Réjean Tremblay), quand on ne se fera plus violer, quand on ne se fera plus dire que c’était un peu de notre faute, au fond, parce qu’on l’a cherché, quand on sera rendues plus qu’un infime pourcentage de la classe politique et des postes de direction, quand on cessera de nous dire quoi faire avec notre utérus et de nous faire croire qu’on peut faire du cheval en pantalons blancs dans les annonces de tampons, peut-être, peut-être qu’on va se taire.

D’ici là, change de disque, Pascal, on en a marre de ce genre de discours. Ça devient lourd et lassant de toujours devoir expliquer tout le chemin qu’il y a à faire, pourquoi on le fait pis pourquoi on va continuer de le faire. On ne deviendra pas de douces féministes aimables et rêveuses qui vous parlent, entre deux compliments, de ce que l’on voudrait dans un monde meilleur. On va juste le revendiquer. Pis non, on sera pas tout le temps smattes.

Deal avec.

Julie Artacho, Caroline Bourbonnais, Gabrielle Lisa Collard, Amélie Faubert, Jocelyne LeBel, Catherine Plouffe Jetté, Tanya St-Jean et Anne-Marie Venne

(NDLR: Les auteures de ce texte nous ont contacté peu après la publication du texte de Pascal Henrard paru hier sur notre blogue, pour nous demander un espace afin d’y répliquer. Par souci d’équité dans le débat, nous avons accepté.)

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