On a les politiciens qu’on mérite

« Ça va peut-être bien se terminer en guerre civile, hostie, on ne le sait pas. »

Ça, c’est l’avertissement subtil et délicat de Bernard Gauthier au nom de Citoyens au pouvoir – un nouveau parti politique qui tentera de faire sa place en Côte-Nord, là où réside notre Rambo québécois. Ces mots, cette crainte d’une guerre civile, ont été formulé devant des médias massés pour entendre et relayer l’annonce du coloré syndicaliste aux verbes aussi affûtés que ses jointures.

Ce même Rambo qui, en entrevue aux Francs-Tireurs en 2015, martelait déjà le message qu’en région ce n’est pas pareil comme en ville. Sans dire explicitement qu’il réglait ses comptes avec des taloches et des injures, il dissimule mal son mépris et son intolérance pour les gens qui ne pensent pas comme lui en creusant métaphoriquement un fossé entre la « ville » et la « région ».

Bernard Gauthier, que ses amis teamsters ont surnommé Rambo, se dresse afin de représenter la grogne populaire dans son coin de pays. Inspiré, de son propre aveu, par l’ascension de Donald Trump aux États-Unis.

Y’a de quoi s’inquiéter.

Parce que non seulement Bernard Gauthier prend la parole pour une partie de la population, mais sa parole fait son petit bonhomme de chemin et alimente l’intolérance et la violence. Par contre, ça serait faux de dire que la grogne qu’exprime Bernard Gauthier n’est pas justifiée. Ce qui inquiète, réellement, c’est la forme qu’elle prend.

Gauthier a raison de dire que le Québec s’en fait souvent passer une petite vite à titre de société. Il n’est pas le seul à le dire d’ailleurs. Nous avons encore les souvenirs d’un printemps érable pour en témoigner en plus des voix dissidentes qui prennent, tout doucement, plus de place dans nos médias pour dénoncer les inégalités et le clivage évident entre les différentes classes citoyennes.

Anticiper une guerre civile comme le fait Gauthier, c’est l’expression maladroite d’une écoeurantite de se faire bourrer le mou par les gens qui sont supposés avoir notre bien à cœur. Là-dessus, on ne peut pas se dresser contre les motivations du Rambo de la Côte-Nord.

Mais est-ce que c’est vraiment lui l’avatar de la justice sociale que l’on souhaite avoir pour le Québec de demain?

Un homme qui ne cache pas sa nostalgie pour l’époque où les problèmes se réglaient à la taverne à coups de baguette de pool sur la tête, souhaite maintenant réveiller la révolte qui sommeille dans un Québec qui ne prend même plus la peine de se présenter au bureau de vote.

Parce que blasé, parce que rien ne change, parce que la politique est un jeu duquel le citoyen n’a rien à gagner. Parce que les options sont des variations sur un même thème. Parce que plein de raisons, bonnes et mauvaises, mais un « parce que » assez manifeste pour qu’un homme comme Gauthier reçoive suffisamment d’appuis dans son entourage pour croire en ses chances de s’inviter à la table de négociations et changer les choses pour le Québec – au nom des Québécois.

Un représentant syndical plus près dans ses façons de faire des groupes de motards, que de l’Assemblée nationale.

Un teamster volubile qui n’est pas sans rappeler les brasseurs de soupe derrière les micros de Radio X, par exemple, ou encore les chroniqueurs qui alimentent leurs tribunes à même l’intolérance de la « majorité silencieuse » – ou plutôt, de la masse de Québécois qui n’est supposément pas entendue et représentée dans l’espace public.

Que Rambo Gauthier prenne la parole est une chose, mais qu’il représente la voix du changement au Québec, j’aimerais qu’on me pince pour m’extraire de ce mauvais rêve, parce que j’ai peur de ce qu’un messager comme lui peut faire comme dommage.

La grogne populaire que Rambo risque d’éveiller, ce n’est pas celle des étudiants qui voulaient freiner la hausse des frais de scolarité ou celle des femmes qui sont pas mal tannées d’être réduites au silence dès qu’elles osent parler plus fort que d’habitude. Non, c’est plutôt celle des gens en colère qui fantasmaient à l’idée de rouler sur des manifestants avec leur voiture, ou ceux qui sentent maintenant le besoin de revendiquer le droit des hommes « opprimés » par toute la méchante équité réclamée par les femmes et les minorités.

C’est ça qui fait peur.

Nous avons maintenant un politicien qui lancera très explicitement de l’essence sur la brasier de l’intolérance et ses sacres abondants lui permettront de faire la manchette et la une de tous les journaux.

Un « tabarnak » bien senti, ça fait pas mal plus réagir que 100 000 personnes dans la rue pour une cause. C’est un constat triste, déprimant, fâchant – mais c’est l’état des choses actuelles.

Dire des âneries grossières ouvre des portes, beaucoup de portes. Notre politique en témoigne, notre radio, nos journaux, nos médias, nos syndicats, etc. Ça déborde de partout. La bêtise et l’intolérance possèdent de gros porte-voix et la sensibilité se fait écraser – pour ne pas dire exclure du débat à grands coups de baguettes de pool sur la tête.

Je ne dis pas que Rambo Gauthier est la source de toute cette violence idéologique, mais il s’est trouvé une niche bien chaude et confortable dans nos habitudes de consommations.

Parce qu’on consomme plus que l’on vote, on dépense plus qu’on se questionne. Acheter, c’est voter, et on achète en masse. On achète des journaux, le câble, on s’arrache notre attention pour les cotes d’écoute, et nous vendre des autos tous les 3 mois. On vote au quotidien en syntonisant certaines chaînes, en priorisant certaines voix, en votant Libéral malgré toutes les histoires de corruptions et en regardant généralement dans l’autre direction quand ça dépasse notre proximité immédiate.

Aujourd’hui, au lieu d’acheter Rambo, le film, nous avons acheté Rambo, le sauveur de la veuve et de l’orphelin.

Ça m’inquiète.

Pour lire un autre texte de Stéphane Morneau: « Papa, pourquoi ne va-t-on jamais voir mamie? »

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