Old Fashioned Bowie

Les carnets d'Anick Lemay.

Il pleut à boire debout. Du jour où petite, j’ai levé la tête vers le ciel la bouche ouverte et la langue sortie, j’ai toujours aimé cette image. C’est vrai qu’on peut boire de l’eau de pluie durant une grande averse. Comme on peut manger de la neige fraîchement tombée l’hiver. Mais c’est toujours mieux de faire ces deux activités-là à la campagne, mettons… Question d’époque.

Donc, il pleut à « siaux » et comme je suis à Laval, je sors pas ma langue et je rentre mon afro sous mon capuchon d’imper. C’est ma première séance de « bronzage ». Tous les matins à 9 h, cinq jours/semaine pendant cinq semaines, je ferai le même trajet. J’ai une pensée pour M. Latreille, pour qui se rendre à Sacré-Cœur de bon matin en partant de Laval était un véritable cauchemar. Moi, c’est le contraire. De Montréal à la Cité de la Santé, je roule presque toute seule sur l’autoroute. Ma vie est bien faite des fois.

Ce qui frappe en premier quand tu arrives là, c’est les lignes « contempo-futuristes ». Comme si l’aile d’oncologie était faite en Legos 2.0. Y’a rien qui dépasse, les arbres sont placés aux bons endroits pour bien pousser, les chars sont bien cordés. Sans être froid, c’est… disons « slick ». On est loin de mon vieil hôpital en éternelle rénovation. Et comme c’est l’aile réservée au cancéreux, tu croises pas d’autres malades pris avec d’autres maladies. On est tous dans le même bateau. Tous choisis par le cancer.

Comme c’est l’aile réservée au cancéreux, tu croises pas d’autres malades pris avec d’autres maladies. On est tous dans le même bateau. Tous choisis par le cancer.

La radio-oncologie est au rez-de-jardin. La chimio est au premier. De l’extérieur, quand j’arrive du stationnement, je vois les fenêtres des salles de chimio. Comme six cadres qui s’ouvrent sur des poteaux d’où pendouillent les jus et autres médicaments, d’où émerge derrière le dossier d’un fauteuil une tête chauve ou coiffée d’un foulard. J’ai failli m’enfarger dans la craque du trottoir. J’ai eu un haut-le-cœur suivi de près par un frisson de dégoût et beaucoup d’empathie… Mon corps se rappelle et me parle. Fait que je l’écoute, baisse les yeux et me dirige vers MA porte. Avec une douce pensée de reconnaissance envers ma Wonder fée qui m’a si souvent accompagnée en chimio, malgré tout ce que son corps à elle devait hurler…

Quand j’entre, ça sent rien. Ou si peu de choses. Comme une odeur de propreté, mais pas javellisée. Y’a pas un chat dans le corridor blanc. Pas une voix, pas un bruit. Mes bottes pourtant sans talon résonnent si fort que je commence à marcher sur la pointe des pieds. J’entre dans un nouveau monde. Un autre. En faisant le moins de bruit possible.

Pendant mon mois et quelques de « vacances », j’ai beaucoup dormi. Des fois, jusqu’à 18 heures par jour. Pendant les trois premières semaines, je dormais partout. Même que ça commençait à me plomber le moral. J’en ai parlé à mon psy, qui m’a dit une chose étrange et douce : « Je crois que d’avoir un peu d’empathie pour ton corps (et ton cœur, on s’entend), ça t’aiderait à moins déprimer… Tu l’as pas eu facile depuis le printemps, Anick. »

Boum. Ça m’a sauté dans face et ça a fait fondre mon cœur. Depuis plusieurs mois, toute mon attention a été portée vers la fin de ma run et les gens qui peuplent cette digression qui déroute de ma vie. Et là, tout à coup, comme sur un pont suspendu entre deux rives au-dessus de mon gouffre, l’adrénaline tombant, je peux baisser la tête, me flatter dans le sens du poil et me laisser dormir. Tsé des fois, t’as beau être bien entourée, si tu t’entoures pas toi-même…

« Je crois que d’avoir un peu d’empathie pour ton corps (et ton cœur, on s’entend), ça t’aiderait à moins déprimer… Tu l’as pas eu facile depuis le printemps, Anick. »

J’ai aussi donné congé à mes fées. Un break hautement mérité. Ce répit a bien adonné à tout le monde avec la rentrée des classes, le retour au travail et la reprise des tournages. Bref, ce temps d’arrêt, ce vide de gens et d’activités hospitalières a passé comme un éclair. Complètement l’inverse des six derniers mois où le temps en finissait plus de finir. Je suis même allée à l’Écurie pour retrouver mon entraineur. Il m’a donné des exercices à faire à la maison, à mon rythme, question de me redonner un peu de tonus et de renouer avec ce corps qui a été bien malmené. Pour être honnête, j’arrive pas encore à faire la moitié de ce qu’il m’a prescrit. Mais quand je parviens à faire trente minutes d’étirements et autres squats, ça me met de bonne humeur. Le fameux besoin de contrôle est jamais ben loin… Pis on le prend où on peut!

Mes bras, surtout le gauche, sont encore douloureux, mais moins pires. Et mon chest de plomb est… un chest de plomb. Ça, ça change pas. Pis sincèrement, on s’habitue pas. Ben, pas encore, à tout le moins. Mes cheveux repoussent doucement en duvet noir (j’avais quatre cheveux blancs avant, j’espère ne pas en avoir plus après), mes sourcils sont apparus depuis peu comme dessinés au charbon et les cils de chats aux coins internes de mes yeux sont de retour. La chimio évacuée de mon corps, la nature reprend ses droits. Pourvu que mes hormones se tiennent tranquilles et que mes cellules restent sages, ma machine marche. Je pense encore à Marie-Pierre Arthur et je serais curieuse de voir mes analyses sanguines.

Je m’étais habituée à l’effervescence de Sacré-Cœur. À ses odeurs mélangées, à tout ce monde bigarré et trop souvent inquiet. Comme si j’entrais dans le feu de l’action en passant les portes. Comme si, dans ce tourbillon qu’était devenue ma vie, celle des autres était incluse. Comme un forfait. Une marée de gens sur une plage trop petite et un buffet pas tellement invitant. Un maigre deux étoiles. Mais quand t’es dedans, tu te trouves un spot où étendre ta serviette, tu tasses les algues pour plonger dans la mer et tu te nourris avec des frites et du poulet bouilli. Y’a pire. Pis tu le sais.

À la Cité de la Santé, je marche seule dans mon nouveau monde, sur la pointe des pieds. Tout est blanc, immaculé et la lumière du jour, quoique grise à l’extérieur, éclabousse et se réverbère partout à l’intérieur. Le corridor débouche sur une aire ouverte d’où éclate l’immense escalier qui monte au premier… Je l’évite du regard et me pointe au bureau d’accueil. Ma carte d’hôpital en main, je la passe sous un lecteur de code-barre. Ben oui, on est rendus là. Ma carte a un code-barre. Sur l’écran d’un ordinateur, mon nom apparaît. Je suis enregistrée. C’est malade…

Je m’installe dans « l’air d’attente ». On ne peut pas appeler ça une « salle » d’attente parce qu’on est loin des chaises droites cordées entre deux civières occupées. On parle ici d’une aire ouverte avec fauteuils confortables (j’te le jure!), tables hautes avec stools et une vue imprenable sur un jardin intérieur d’où, encore ici, rien ne dépasse. Il y a même une œuvre d’art, dans ce jardin. J’ai l’impression d’avoir changé de pays tellement ça n’a aucun rapport avec les hôpitaux que j’ai connus depuis que je suis née. J’ai changé de pays ou alors je suis entrée dans ce fameux nouveau millénaire tant annoncé…

Je me spot un fauteuil et j’attends. Pas longtemps. La voix qui sort du haut-parleur qui ne griche pas est claire et fluide. « Madame Anick Lemay en préparation pour la salle 2. Mme Lemay. » C’est moi, ça. Mon petit soldat intérieur reprend du service.

Je marche autour du jardin jusqu’à la salle de déshabillage. Retour de la jaquette d’hôpital. Je commence à m’attacher à ce bout de tissus. Comme ils ont changé les cordelettes sur les jaquettes, y’a pu moyen d’avoir les fesses à l’air. Confortable j’te dis! Je mets mes choses dans mon casier et m’assois. Il y a une femme dans l’air d’attente. Une humaine!

Je saute évidemment sur l’occasion.

Elle termine ce chapitre de vie l’œil brillant. Je trouve ça hot qu’elle termine et que je commence. Je sais pas pourquoi, mais de rencontrer cette femme lumineuse le premier jour de mon dernier stretch, ça me remplit de calme. Dans cinq semaines, j’aurai ça dans l’œil moi aussi.

Elle s’appelle Josée, ses cheveux ont repoussé en petite coupe garçonne (sti que j’ai hâte!) et elle est de très bonne humeur. C’est son dernier traitement aujourd’hui. Ça a très bien été. Sa peau a tenu le coup. La fatigue commence tout juste à se montrer le bout du nez. Elle termine ce chapitre de vie l’œil brillant. Je trouve ça hot qu’elle termine et que je commence. Je sais pas pourquoi, mais de rencontrer cette femme lumineuse le premier jour de mon dernier stretch, ça me remplit de calme. Dans cinq semaines, j’aurai ça dans l’œil moi aussi.

Mon nom et la salle 2 se font entendre clairement. Je suis attendue. Je lui souhaite le meilleur pour la suite de sa vie et je vogue jusqu’à ma salle. Je suis accueillie par trois chouettes techniciennes. Je repasse ma carte sous un lecteur et ma photo apparaît. J’avais oublié qu’on m’avait prise en photo, il y a un mois. J’ai une bonne face même si dix jours auparavant, j’avais vécu l’enfer de ma dernière chimio. Je souris même, sans mon afro.

Je suis installée dans ma machine, les bras en l’air, la tête bien callée dans mon moule. Les filles s’activent autour de moi, me déplacent à coup de centimètres en tirant sur le drap en dessous de mon corps. Je ne dois pas bouger. C’est hyper précis comme bébelle. Les photons* qui vont traverser mon corps pour attaquer l’ADN des cellules potentiellement cancéreuses ne doivent pas toucher mon cœur et mes poumons. C’est du sérieux. Évidemment, lorsqu’elles sortent de la salle pour commencer le traitement, ça me pique partout. Mais je ne bouge pas. Je ferme les yeux et je respire. Jamais tant respirer consciemment que depuis sept mois.

Ma Wonder fée m’avait conseillé de me faire une playlist pour les traitements. Ben oui, tu peux arriver et donner ton CD. Elles vont se faire un plaisir de te le faire jouer tous les jours. Si c’est pas du service 2.0 ça, je sais pas ce que c’est… Mais moi, j’ai décidé de faire ça go with the flow et d’essayer de méditer pendant le sept minutes de rayons. Faut ben commencer quelque part.

Et c’est là, pendant que la machine me tournait autour comme un prospect assidu, que je l’ai entendu :

Ch-ch-ch-ch-changes
Turn and face the strange
Ch-ch-changes
Don’t want to be a richer man
Ch-ch-ch-ch-changes
Turn and face the strange
Ch-ch-changes
There’s gonna have to be a different man
Time may change me
But I can’t trace time

Bowie m’attendait.

Il me reste dix-neuf traitements de radiothérapie. À date, ça se passe bien. Je sens rien pendant le traitement et je crème les régions attaquées quatre fois par jour. J’ai toujours été Miss Crème, mais là ça dépasse tous les soins que j’ai pu donner à mon corps. Je ne m’habitue pas encore à la blancheur éclatante de mon nouveau centre hospitalier, le manque de contact doit y être pour quelque chose.

Je pense que je suis old fashion.

Quand David me chante à l’oreille des mots porteurs de sens, j’oublie les rayons, la machine et le cancer. Je me concentre sur sa voix pis je me dis que oui, j’ai changé.

Quand ma télé fonctionne pas, j’appelle la compagnie au lieu de fouiller les tutoriels pour régler le problème. Je suis du type humain plus que machine. Alors quand David me chante à l’oreille des mots porteurs de sens, j’oublie les rayons, la machine et le cancer. Je me concentre sur sa voix pis je me dis que oui, j’ai changé. Et que je suis encore plus toute là.

*La radiothérapie, comme me l’a si merveilleusement expliqué ma 3e doc Anne-Sophie (le sosie de Charlotte Gainsbourg en encore plus jolie si c’est humainement possible), c’est comme des rayons X, mais en version plus puissante énergétiquement. En ciblant les régions susceptibles de contenir des cellules cancéreuses, la machine envoie le rayon dans les tissus et s’attaque à l’ADN desdites cellules. Les bonnes et les mauvaises. Le beau dans tout ça? Les mauvaises cellules sont attaquées tous les jours et ne peuvent pas se réparer. Les bonnes, oui. D’où la fatigue qui s’accumule au fil des traitements. C’est fatigant se réparer. Mais t’as juste à accepter de dormir pis le tour est presque joué! :)

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