O CANADA. O FUCKING CANADA.

Don’t fucking tell! I will make noise if I want! I know you complained! This is called CANADA! CAN-A-DA! I pay my rent, I have a fucking job! So I will keep making noise, you fucking twat! (O Canada! Our home and native land […]) – Ma charmante voisine de palier

Droit devant, ou « Ce billet ne parlera pas de Richard Henry Bain »

Loin de moi l’idée de vous faire ce matin l’exégèse de toute la lutte anglo-franco depuis la Conquête. Ce n’est pas mon mandat, je ne suis pas historienne. Quiconque a un niveau d’éducation minimal et se tient informé de l’actualité devrait, normalement, être au courant des enjeux et avoir sa propre opinion sur le sujet. De toute façon, je ne regarde pas derrière, ni sur les côtés, mais plutôt, droit devant. Vers l’avenir du Québec. L’événement de ce matin m’aura convaincue, bien que j’en fusse déjà certaine, de l’importance de préserver la beauté de notre langue, de notre culture, de notre bagage.

Des circonstances socio-voisino-politiques de l’incident

Ma voisine, je ne connais même pas son nom. Anyway, je m’en sacre. Pour le bien du billet, appelons-la Jane.  Ah, pis non, Jane, ça sonne trop doux, délicat, posé. Ça me prendrait quelque chose qui sonne redneck-trailer-trash-personnalité-borderline. Ah, ça y est, j’ai trouvé!

Ma voisine de palier, on va l’appeler Thelma.

Thelma n’est pas une Québécoise. C’est une Canadienne, une vraie. Du genre qui va voter Libéral aux provinciales parce que rien ne la ferait plus chier de voir au gouvernement un parti séparatiste, géré par des fucking frogs (Entendu au bureau de scrutin où je travaillais). Thelma n’aime pas l’idée de souveraineté. Thelma n’aime pas les Québécois français. Ce qu’elle aime, Thelma, c’est le Canada, ce sont les Rocheuses, c’est Ottawa, c’est la langue anglaise.

Quelqu’un devrait dire à Thelma que si un jour on fait le Québec souverain, les Rocheuses ne s’en iront pas nulle part. Jusqu’à preuve du contraire, la politique ne déplace pas les montagnes. Le Rocher Percé n’ira pas sacrer son camp en Ontario parce qu’il serait en maudit de ne plus faire partie du Canada, tsé.

En plus d’être une amoureuse du Canada aveuglée par l’éblouissant éclat des Rocky Mountains, Thelma est une très mauvaise voisine. Thelma fume dans les corridors mitoyens. Thelma a un petit chien qui jappe à longueur de journée dont elle ne ramasse pas les petits cadeaux. Et par-dessus tout, Thelma tient à ce qu’on l’entende, religieusement, à sept heures moins le quart chaque matin, en sacrant deux ou trois coups de poing bien sentis sur notre mur mitoyen, directement entre salle de bain et chambre à coucher, et ce, depuis le jour où nous, sales franco conquis, avons eu l’audace de nous plaindre à la concierge pour son petit chien bruyant et sa musique trop forte.

Don’t fucking tell, you fucking twat

Sauf que cette fois-ci, elle a attaqué ma culture en plus d’attaquer mon sommeil paisible. Ce matin, elle a cogné tellement fort que ça a fait trembler les miroirs de ma chambre à coucher (ben oui, on peut être franco et cochonne!) et que même le chat a fait un jump d’un pied dans les airs avant de retomber sur le dos. Fait que là, mon conjoint a répondu au feu par le feu : coup de poing dans le mur pour coup de poing dans le mur, œil pour œil, dent pour dent.

J’avoue que ce n’était pas la réaction la plus réfléchie et je le lui ai dit. Cependant, celle de Thelma m’a littéralement jetée à terre (faut dire que je ne tombais pas de haut, puisque j’étais encore semi-endormie et donc déjà couchée) et m’a dégoûtée jusque dans les fondements de mes intérieurs.

Deux autres coups dans le mur. Don’t fucking tell! Un autre coup. I will make noise if I want! Un coup. I know you complained! Un coup. I pay my rent, I have a fucking job!This is called CANADA! Un coup. CA – un coup – NA – un coup – DA! Un coup. So I will keep making noise, you fucking twat! Trois derniers coups.

Fait que là, Thelma s’est mise à me chanter O Canada en sautant à pieds joints à côté de notre mur mitoyen. Fais gaffe, lecteur, car tu t’apprêtes à lire une insulte presque gratuite. Thelma, c’est rien qu’une crisse de folle. Fin de l’insulte quasi-gratuite.

Le pourquoi du comment, et toute cette sorte de choses

Bon. Ça m’a pris quelques heures, de rassembler mes esprits et de me remettre du choc de l’incident. Je ne voulais pas tomber dans l’émotif, le mélodrame, le pissed-off drama. J’ai calculé. J’ai réfléchi. J’ai tremblé des mains et eu un peu mal au cœur. Une couple d’heures après l’incident, une amie publie sur mon fil Facebook une photo de Céline Dion habillée en tulipe qui tient un bébé enrobé dans une feuille de chou. Premier sourire de la journée. Ce sont des choses qui arrivent. C’est pas grave.

Les coups dans le mur, ça passe presque. Je sais quoi faire avec ça. Il y a la concierge, il y a le gestionnaire de l’immeuble, il y a la ville, pis si ça ne se règle pas, il y a la police.

Non, ce qui m’a mise à l’envers, c’est l’idée que notre mur mitoyen soit en fait une barrière culturelle et linguistique tout à fait blindée et infranchissable. Avec des barbelés, de la clôture électrique de 12 000 volts, pis des lance-roquettes.

Parce que Thelma n’a aucun respect pour autrui, et donc pour moi, sa voisine de palier. Parce que Thelma frappe dans le mur avec la seule motivation de faire chier. Parce que Thelma croit qu’en tant que citoyenne Québécoise, francophone, séparatiste et paresseuse qui ne paie pas son loyer, je ne suis pas aussi chez moi qu’elle, citoyenne Canadienne, anglophone, fédéraliste, vaillante et qui paie son loyer.

Alors, pour bien me le faire sentir, afin que je sache bien que je ne suis qu’une merde de colonisée, Thelma tape dans les murs, chaque matin à sept heures moins le quart, aussi réglée qu’une horloge suisse. C’est aussi pourquoi elle m’a chanté son O fucking Canada. Afin de retourner le fer Canadien dans la plaie de la colonisation. Afin que je sois tout à fait consciente de mon infériorité culturelle. Afin que je sache qu’elle, en tant qu’anglophone, a mainmise sur le bien-être de mon foyer.

Speak white, crisse.

Des conclusions basées sur une non-conversation

Parce que Thelma m’a entendue parler français à deux reprises – une au bureau de scrutin, une totalement random dans le corridor, elle en a conclu que je suis une unilingue francophone.

Thelma a tort, mais on s’en crisse.

Thelma croit qu’être franco fait de moi une nuisance, une dérangeante. Une paresseuse sans vie qui ne paie pas son loyer. C’est ça, qui dérange, selon moi.

Lecteur, tu peux me dire : « Oui, mais Sarah, ce n’est pas parce qu’elle est anglo qu’elle a fait ça, c’est juste une crisse de folle dérangée. » Tu n’aurais pas tort, si ce n’est pour un point : elle ne m’a pas attaquée uniquement dans mon droit à un foyer paisible, mais dans ma culture, ma langue. Parce que pour fermer la gueule d’une voisine qui aime dormir à six heures quarante-cinq le matin, Thelma s’est servie d’un racisme très I hate fucking frogs.

Du multiculturalisme et des bonnes manières

Cher lecteur, tu vas tomber en bas de ta chaise, parce que je m’apprête à faire une joke quasiment cochonne.

Peut-on embrasser deux langues à la fois?

Thelma croit que non. Je crois que oui. Elle semble croire bien des affaires, la Thelma. Que je ne comprenne pas la langue white, et donc, que je n’aie pas saisi toute la profondeur et l’éclat des insanités qu’elle a hurlées ce matin. Peu importe. L’affaire, c’est que je ne suis pas une francophone unilingue. Le français, pour moi, ce n’est pas une histoire d’orgueil mal placé. C’est une partie intégrante de la culture québécoise. Parce que peu importe où l’on va, faut toujours se rappeler d’où on vient. Parce qu’apprendre à parler anglais n’implique pas de désapprendre le français.

Ça m’a fait réfléchir à ce que je voudrais pour mon Québec.

Parce que penser à la souveraineté, ça ne se fait pas en se hurlant après, à travers un mur mitoyen. Pas plus que les bonnes manières entre voisins, entéka. Si ça te le disait, Thelma, j’irais cogner chez toi, pour jaser, je t’inviterais à prendre un verre, bury the hatchet, mais j’ai peur que tu me mordes, pis que j’attrappe le crazy bitch rabies.

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