Notre télévision est handicapée

Judith Lussier avait parlé, en marge du dernier gala des Gémeaux, du “visage blanc de notre télévision” pour dénoncer l’ethnocentrisme de nos œuvres culturelles au Québec. La qualité du débat a été rehaussée notamment par le lancement du livre Il est temps de dire les choses de Jérôme Pruneau, un essai qui expose le manque criant de diversité au sein de nos productions médiatiques.

Je me suis abstenu, à ce moment précis, d’intervenir dans le débat même si j’en avais déjà long à dire.

C’est que j’attendais patiemment le moment opportun, c’est-à-dire la diffusion de la nouvelle saison de Ces gars-là dans lequel je fais modestement office de figurant. Le sujet est, de toute façon, revenu sur le tapis cette semaine par le biais des Oscars.

Le premier épisode de cette saison sert de parfait exemple pour illustrer mes nombreux aléas en ce qui a trait à l’absence des personnes handicapées sur nos écrans et plateaux de tournage. Dans l’émission, disponible en ligne, le personnage de Simon-Olivier Fecteau se blesse et doit temporairement se déplacer en fauteuil roulant.

Or, le bar de son ami est inaccessible (tiens, tiens…) et une rampe est donc installée pour lui permettre l’accès. La prémisse est amusante, et surtout révélatrice d’une certaine réalité, mais la suite de l’histoire m’a fait sourciller au point où j’ai finalement hésité à participer au tournage.

C’est que le bar devient très rapidement le lieu de prédilection de cette communauté des personnes handicapées (qui semble-t-il, existe), au grand désarroi du tenancier qui voyait dans son nouvel établissement un cruising-bar où il pourrait trouver l’amour.

La situation projette deux images fausses et négatives de la personne handicapée : d’abord, celle d’une personne qui vit en retrait de la société et qui se ghettoïse au lieu de s’intégrer. Mais la série, après tout, est une sitcom et a pour caractéristique d’exagérer certains traits de personnalités.

Rien donc pour s’en offusquer.

La seconde projection est la suivante : on dépeint a priori la personne handicapée comme étant sexuellement indésirable, incapable de mener une vie intime. Comme si, aux yeux des trois protagonistes, ces clientes ne pourraient jamais être perçues comme étant une partenaire adéquate en raison de leur handicap.

Toutefois, malgré l’aspect un peu grossier de l’affaire, elle avait une tournure assez intelligente. Il y avait même des gags très drôles (“Tournée de shooters pour tout le monde avec l’usage de ses quatre membres!”) et, en fin de compte, la situation se renverse complètement et les deux personnages tombent pour la même cliente en fauteuil roulant, interprétée par Émilie Bibeau.

J’ai donc, à la lumière de ces explications, accepté de participer au tournage et l’expérience a été profitable, dans le sens qu’elle m’a davantage ouvert les yeux sur la représentation du handicap dans les séries d’ici et d’ailleurs. Je me suis demandé : avec cette dizaine de figurants avec un handicap, réunis dans un seul épisode, on vient de faire exploser le pourcentage de personnes handicapées toutes séries québécoises confondues.

Mais pourquoi, donc?

Pourquoi est-ce que les personnes malvoyantes, sourdes, avec une limitation physique – qui constitue quand même un bon 10 % de notre population – sont effacées de nos écrans? Ne feraient-elles pas de bons personnages? Ne permettraient-elles pas une meilleure diversité dans les dialogues, dans les intrigues?

Et quand ces personnes sont visibles, elles sont caricaturées en vulgaires pastiches dont l’existence se résume à leur condition physique. Elles doivent répondre à un propos particulier, leur condition doit obligatoirement faire partie centrale de l’intrigue.

La personne handicapée ne peut pas “qu’être là”, comme vous la verriez, en élément habituel, à l’épicerie, dans la rue, au travail. Elle n’est jamais comme autre chose qu’un personnage dont la vie tourne autour du drame de sa condition physique.

Ce triste constat est aussi légion dans les séries américaines : utilisons comme gabarit How I Met Your Mother. Sur les neuf saisons et quelque 400 personnages rencontrés, aucun n’a un handicap. Ils sont complètement effacés de cet univers qui prend pourtant place à New York.

Le problème ne relève pas seulement du scénario, mais aussi de la distribution. Pourquoi avoir confié, dans le cas qui nous intéresse, le rôle d’un rare personnage handicapé à une actrice sans handicap? Pas que je doute du talent d’Émilie Bibeau ou sa capacité à interpréter correctement une personne en fauteuil roulant.

Mais tant qu’à montrer pour une rare fois ce type de personnage, l’occasion était belle de faire découvrir un nouveau talent et de faire tomber une barrière.

Il y en a, des comédiens avec un handicap, qui sortent des universités ou des écoles spécialisées, des actrices ou des acteurs talentueux, qui auraient aussi bien – sinon mieux, soyons honnêtes – pu se glisser dans le sillage de la charmante dame en fauteuil roulant.

Et point bonus : le personnage de Maya ne se serait pas bizarrement déplacé toute la série à bord d’un fauteuil roulant emprunté à la pharmacie d’à côté.

Ce genre de choix artistique ne fait rien pour aider la situation et contrevient même à l’apparition des personnages avec un handicap sur nos écrans. Pourtant, qui ose même soulever ce fait?

Dans l’œuvre de Jérôme Pruneau, il n’est pas ou peu question du handicap. Quand un livre consacré à la diversité artistique omet un segment de la population, tu sais que celui-ci est relégué aux oubliettes trop longtemps.

Pourquoi s’indigner collectivement du phénomène du blackface, mais accepter gracieusement qu’une personne sans handicap incarne le rôle d’une personne handicapée? Même qu’on va aller jusqu’à leur remettre des Oscars!

L’argument classique qui ressort pour justifier le choix d’un acteur non handicapé est le recours à certains passages (comme des scènes oniriques ou des flashbacks) où le personnage doit marcher. Il devenait alors présumément impossible pour un acteur handicapé d’incarner fidèlement le personnage.

Mais lors du dernier Comic-Con de New York, un auteur nommé Howard Shermon a parfaitement réfuté cet argument. Il demande : pourquoi est-il convenu et coutume de supprimer par ordinateur des jambes (il utilise l’exemple du film Forrest Gump), mais que l’inverse est impensable? Pourquoi ne pas respecter l’ordre normal des choses, et ajouter par ordinateur des jambes à un acteur handicapé lorsque les scènes l’exigent?

Cette culture, tant à Hollywood qu’au Québec, de cacher, truquer, dissimuler le handicap a les effets pervers qu’on anticipe. La télé est censée être le miroir de notre société : tant qu’on ne verra pas les personnes handicapées dans nos œuvres culturelles, elle restera un reflet qui manque de lustre. De clarté. De beauté. De vrai.

Et les personnes handicapées, elles, demeureront ces entités mystérieuses, marginalisées et dépourvues de quelconques modèles pouvant les inspirer à devenir plus.

En attendant, je retourne écouter Master of None, cette magnifique production de Netflix qui déconstruit avec humour et finesse les stéréotypes hollywoodiens du personnage indien, homosexuel, noir, etc. J’espère un jour avoir droit à cette version, avec en prime, une jolie distribution d’acteurs handicapés.

Compléments de lecture : “Je ne suis pas Jimmy” et “Eddie Redmayne’s awards are not good for disabled people

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