Notre nouvelle chaîne YouTube préférée : Kevin Brunure

Incursion dans l'univers mystérieux, lyrique et hilarant d'un foodie de restaurants franchisés.

Ma rencontre avec l’univers Brunure remonte à quelques mois seulement, pourtant, ma vie a déjà un peu changé depuis.

Un ami, fanatique du Normandin, s’était mis à explorer les deepwebs youtubiens à la recherche d’un ersatz de l’expérience restaurant. Entre un bootleg de la 4e dimension et un épisode des Soirées canadiennes dans un village éponyme se trouvait, humblement, mais sûrement, une critique de la Pizza fondue chinoise qu’il n’était pas prêt d’oublier.

Subjugué et seul avec cette richesse cinématographique, l’ami décide partager le vidéo dans ses cercles privés, contacts de confiance sur les réseaux sociaux. Au sein de la gang, l’effet est similaire à celui d’un petit tremblement de terre.

Difficile d’abord d’évaluer la part d’humour dans les vidéos de Kevin Brunure. Une propension à des envolées poétiques brouille les pistes. On rit en écoutant une critique imagée du fromage en spray, puis au détour d’une phrase particulièrement bien tournée, on est épris de béatitude. Les textes sont forts. Beaucoup trop forts pour ne pas se demander qui, au fond, est derrière ces petits bijoux cinématographiques.

Difficile d’abord d’évaluer la part d’humour dans les vidéos de Kevin Brunure. Une propension à des envolées poétiques brouille les pistes.

Empreint, moi aussi, de la fièvre Brunure, j’essaie de contaminer tout le monde. En parenthèse d’une séance tarot avec une cliente, pendant un souper entre colocs, au beau milieu d’un jam avec mon band, j’interromps tout et tiens fébrilement mon téléphone à la vue de tous.

Une bonne amie se confie : « Je le trouve pas juste drôle. Il est vraiment fascinant et attachant en vidéo, j’suis sûre qu’il doit être un loooove en vrai. »

Mais qui diantre est Kevin Brunure?

La brume se lève quand la vidéo sur le Barbie’s resto bar grill tombe entre les mains d’une native de Saint-Hyacinthe. « Ahh, c’est Thierry Avard, le fils de l’ancien collègue de mon père! » Thierry? Moi qui cherche en vain des Kevins et des Brunures dans les entrailles de Facebook depuis quelques jours, j’en reste pantois. La Maskoutaine continue : « Il paraît que..»

Il paraît que Thierry a gagné des prix littéraires et qu’il n’a jamais réclamé le butin. Derrière son pseudonyme, c’était impossible de déposer les chèques. Il paraît que Thierry a fait l’école buissonnière à l’insu de ses parents pendant toute une session… pour aller à la bibliothèque et faire son propre chemin dans des lectures de son choix. Même si soudain j’en sais plus sur l’entité Brunure, le mystère, telle une sauce béchamel trop farinée, s’épaissit.

On m’envoie alors des vidéos non moins divertissants, mais plus expérimentaux, réalisés par un certain Fredsuacoche. Je suis terrassé. Thierry, Fred, Kevin. Toutes des facettes d’un seul et même mystérieux magicien d’Oz qui saupoudre ma vie et celle de mes ami. e. s d’une poésie du quotidien qui ne laisse personne indifférent.

Des capsules avec peut-être 200 vues en moyenne, parfois seulement 15 ou 20, un secret bien gardé qui nous donne l’impression d’être aux abords d’une mine culturelle à peine explorée. Du bras momifié de Saint-François Xavier à une simple partie de billard, l’auteur trouve toujours un angle inédit pour ajouter l’extra à l’ordinaire.

Par l’entremise de mes contacts, je parviens à écrire au réel Thierry, désormais résident de Mont-Saint-Hilaire. Un rendez-vous est fixé. De la Montérégie à Hochelaga, Thierry prendra un autobus pour une courte entrevue, puis repartira non sans me laisser perplexe.

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15 heures pile au Atomic Café. Je monte le volume de mon ordinateur et pousse mes écouteurs encore plus loin dans mes oreilles pour apprécier une dernière fois les œuvres de Kevin Brunure avant l’arrivée du géniteur. Son visage remplit mon écran, sa voix vibre dans mes limaçons quand soudain, le vrai gars fait son apparition. Dissonance étrange comme dans les films où des personnages fantastiques sortent d’un livre ou d’une télé.

On jase.

Thierry Avard, Jeffsuacoche, Kevin Brunure, est-ce qu’il y a une raison pour tous ces avatars?

« En fait, j’étais censé mettre le premier vidéo de Kevin Brunure [le fameux vidéo du Normandin] sur la chaîne de Jeffsuacoche, mais j’ai perdu l’accès à ce compte-là. J’avais laissé trop de commentaires sur des vidéos de Ramdam, je crois, et YouTube a voulu savoir si j’étais un robot, mais ayant créé le compte avec un faux numéro de téléphone, j’ai échoué le test »

J’aurais tout donné à cet instant précis pour aller lire les fameux commentaires de celui qui n’a pu prouver son humanité à YouTube. Les vidéos de Ramdam n’étant plus en ligne, tout a tristement disparu. Je questionne Thierry sur l’origine des noms colorés de Jeff et Kevin.

« Thierry c’est un beau nom pour tous les jours, mais c’est plus intéressant de s’appeler Jeffsuacoche. Les gens se font une idée de la nature des vidéos. Pour Kevin, c’est que j’ai créé une fausse correspondance entre deux personnes où je m’écrivais à moi-même. L’un deux s’appelait Sébastien Mornier [eh ben, un de plus], l’autre Kevin Brunure. J’aurais peut-être préféré un nom qui ressemble plus à un vrai nom, mais en même temps c’est pas plus grave que ça. »

Je suis en train de réaliser tranquillement pas vite que Thierry, sans trop le savoir, est un genre d’artiste performance des interwebs. Il questionne le média avec ses identités imaginées, leur faisant reproduire les gestes banals d’une navigation sans histoire. Avec peu ou pas de spectateurs pour assister à l’œuvre.

Tout le long de l’entrevue, je découvre un Thierry à la fois clair et ambigu. D’ailleurs, impossible de dire s’il a 25 ou 40 ans. Sa démarche me déroute. Il admet ne pas entretenir de grandes ambitions vis-à-vis ses créations, mais avoue quand même avoir mis des dollars dans certaines publications, question d’aller chercher quelques clics. Ses influences sont diverses et diffuses. Il m’annonce qu’il n’est pas cinéphile, mais me cite pourtant un obscur documentariste français, Luc Moulet, contemporain de Godard.

« Un de ses films en particulier m’avait beaucoup fasciné. C’est La genèse d’un repas. C’est quelqu’un qui mange des bananes, du thon, des œufs et qui après va voir d’où vient chacun des éléments.»

« Un de ses films en particulier m’avait beaucoup fasciné. C’est La genèse d’un repas. C’est quelqu’un qui mange des bananes, du thon, des œufs et qui après va voir d’où vient chacun des éléments. Je n’avais pas vu le documentaire, mais c’est de ça que je me suis inspiré pour faire le vidéo du Normandin la première fois. »

OK, mais est-ce que tu as fini par le voir?

« Oui. »

Et est-ce que t’as été déçu?

« Absolument pas. Mais ça rien à voir avec ce que je fais. »

L’entrevue est parsemée de ces petits moments qui rendent à mes yeux le gars derrière la critique du Allo mon coco déjeuner modernisé de plus en plus difficile à cerner. Je le ramène en territoire connu. Que pense-t-il de la nouvelle saveur de Doritos (Steak BBQ, avec un vélociraptor comme porte-parole)?

« J’en ai gardé un sac. Éventuellement je veux faire un truc sur les Doritos. Il y a eu la sorte crème sure et oignon à l’automne passé, ensuite il y a eu guacamole et maintenant, ça. Tu pourrais penser que c’est suffisant, mais j’attends quelque chose de plus… peut-être plus… »

Poétique sûrement. Je me sens comme devant un Sol 2.0 décalé de son époque, génie des mots et des idées qui s’ignore. Blagueur qui s’adresse à l’esprit et au cœur, sorte de fou du roi pour une noblesse sans cour. Je ne sais comment louanger Thierry sans le mettre mal à l’aise. Trop de confettis l’étourdiraient probablement.

Je me sens comme devant un Sol 2.0 décalé de son époque, génie des mots et des idées qui s’ignore. Blagueur qui s’adresse à l’esprit et au cœur, sorte de fou du roi pour une noblesse sans cour.

Une poignée de main et un au revoir me laissent seul avec plus de questions que de réponses. Je regagne mon ordi. Avant de fermer chapitre sur cette aventure et ayant goulument regardé tous les vidéos de Kevin Brunure, je prends la chance de chercher Sébastien Mornier dans le fureteur de YouTube. L’obscure chanson grivoise Mon mari est ben greillé de Lorraine Diotte fait office de premier vidéo d’une chaîne compilant des succès oubliés d’une autre époque.

Je m’accroche au plaisir succinct d’avoir trouvé une perle rare qui scintille pour moi seul et une poignée d’autres chanceux. Une joie difficile à décrire, un baume, un répit.

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