Camille Dauphinais-Pelletier

Note à l’intention de la STM

(et de ses piètres chauffeurs)

À mon premier été à Montréal, j’ai sagement déposé cinq plaintes bien discrètes concernant le manque de professionnalisme de certains de vos chauffeurs.

L’hiver je laisse vos circuits en jachère. Je n’ose pas même essayer de prendre vos autobus tellement le taux d’efficacité des rampes d’accès est moyen. À -15°, je n’ai pas envie d’attendre l’autobus chanceux au coin de la rue.

J’espérais que vous profitiez de cette saison morte pour corriger le tir. Changer la culture de votre institution. Mieux former votre personnel. Éliminer les quelques pommes pourries qui arpentent la 30, la 55, la 105…

Mais la neige fondue, je remonte à bord des bus et je constate que le printemps n’aura apporté aucun de ces bourgeons.

Il existe dans vos rangs des chauffeurs exemplaires, très compétents et empreints d’empathie. Mais d’autres sont tellement dépourvues d’humanité et de professionnalisme que je me demande comment une institution comme la vôtre peut se permettre de les garder.

Ils sont de véritables enseignes ambulantes du manque de professionnalisme, sur lesquelles on peut lire en gras : “les personnes handicapées n’ont pas les mêmes droits que les autres usagers”.

Je vous rappelle cette plainte que je vous ai transmise en juin dernier.

J’attendais l’autobus au coin de Laurier et Saint-Denis avec trois amis. Il était tard, le dernier bus du circuit de jour se présente enfin. Mes amis montent. J’attends que le chauffeur déploie la rampe d’accès, ce qu’il ne fait pas. Je l’interpelle alors “Monsieur? J’aimerais entrer”.

Votre employé enchaîne ensuite avec le comportement le plus désobligeant qu’on peut avoir à l’égard d’une personne handicapée : il fait référence à moi à la troisième personne.

Lui, il ne rentre pas” crache-t-il à un de mes amis.

Il y aurait, selon votre chauffeur, trop de monde dans l’autobus pour que je puisse circuler sans nuire aux autres passagers. Je lui explique qu’il est tard. Que je devrais attendre le prochain bus, dans 30 minutes en pleine nuit. Mais celui-ci n’y voit aucun problème.

Je m’obstine et je me positionne contre la porte afin qu’il ne parte pas sans moi. Il se fâche et me menace d’appeler la sécurité.

Étant parfaitement conscient de mes droits (je n’avais pas besoin de fouiller bien loin dans la charte des droits et libertés pour savoir qui était en tort ici), je lui suggère de le faire.

Entre temps, mon ami se fâche et m’aide à monter dans l’autobus. Quinze minutes plus tard, deux policiers se présentent sur les lieux du crime. Votre employé, faisant fi d’à peu près toutes les lois de la physique, explique alors qu’il n’y a «pas de place» pour moi dans l’autobus dans lequel je me trouve déjà.

Devant l’absurdité de la situation, les agents demandent au chauffeur d’user de gros  bon sens et de repartir.

Ces cas sont fréquents à Montréal. Je pense que vous avez une sérieuse réflexion à faire sur la qualité des formations que vous offrez à vos chauffeurs, sur les outils que vous mettez à leur disposition pour les aider accommoder les usagers à mobilité réduite. Mais également sur vos politiques incohérentes ou même sur l’absence complète de directive relative à certaines situations.

La semaine dernière, une citoyenne qui utilise une marchette demande à un employé de déployer la rampe et celui-ci refuse, sous prétexte qu’elle n’est pas en fauteuil roulant.

Vos chauffeurs d’autobus ont-ils un permis de conduire de type X, qui leur permet non seulement de conduire de gros véhicules, mais aussi de jauger de l’autonomie d’une personne d’un simple regard?

Personne ne devrait se faire juge de l’autonomie d’autrui. Si j’estime qu’avec mon ami, je peux facilement gravir le demi-pouce me séparant du trottoir, le chauffeur doit accepter. Si un client avec une aide à la mobilité demande que la rampe soit déployée, la chauffeuse doit accepter.

Mais c’est là encore votre responsabilité : lorsqu’on vous a questionné sur l’utilisation de la rampe, ni votre CA ni votre directrice ne savaient quoi répondre. Cette absence de politique claire laisse vos chauffeurs impuissants et nuit à vos usagers.

Les citoyens à mobilité réduite comme moi payent le plein tarif pour avoir une carte opus. Ils n’ont pas accès à la totalité des transports (neuf stations sur 68 accessibles, 52% des autobus avec rampe fonctionnelle); c’est un problème, certes. Mais ils devraient au moins avoir accès au segment accessible avec toute la dignité qui leur appartient. Sans avoir à se frotter à de fins arbitres de la liberté qui considèrent les clients à mobilité réduite comme des charges supplémentaires et indésirables.

Lorsque Rosa Parks a refusé de laisser son siège, il y a quarante ans, elle avait à cœur un principe bien simple : l’égalité sans discrimination. Ce combat n’est pas terminé.

Ainsi, cher personnel de la STM qui sillonnera les rues montréalaises ce printemps et cet été, je t’en prie : partons sur de nouvelles bases.

Prenez en exemple certains collègues accommodants et bienveillants. Comme cette dame, à bord de la 30, qui, voyant que la rampe fonctionnait mal, s’est levée pour l’activer manuellement. Il y en a, des bons modèles, parmi vos rangs. Il est possible d’éradiquer cette infecte gangrène qui mine la réputation de votre institution.

Faites honneur à votre métier.

Autrement quoi, cette accroche “Chaque passager compte” ne sera, en fin de compte, qu’un vulgaire slogan vide.

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