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Nos enfants sont violents

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Notre bien pensante société s’amuse ces temps-ci à dénoncer les actes d’intimidation et ceux qui les perpétuent. Or, ceci permet paradoxalement d’en écarter les enjeux sous-jacents, fondamentaux. Associée aux enfants et aux adolescents, l’intimidation vide la violence de son sens et la rend « anodine et naïve ».

Accepter l’inacceptable?

Une ado s’est suicidée la semaine dernière dans l’Ouest canadien parce qu’elle aurait été victime d’intimidation, titraient les grands médias. Avant qu’elle n’en arrive là, n’aurait-on pas pu agir sur les raisons du harcèlement criminel dont elle était victime ? En ciblant un problème d’intimidation, on évite de se pencher collectivement sur la discrimination et l’ostracisme dont celle-ci se nourrit.

Et en érigeant l’intimidation en nouvelle bataille moraliste, on vise les « bourreaux », on cache le vrai problème : l’acceptation de cette violence par notre société. Les « intimidants » seraient les seuls coupables et les victimes prises en pitié. Notre société ? Civilisée et civilisatrice.

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Banaliser la violence

Or l’intimidation est un concept socialement construit autour de l’adolescence et de l’école. Considérée à prime abord comme enfantine, ses conséquences deviennent plus tolérables lorsquelles sont publiquement dénoncées. Ceci a pour effet par contre de diluer la gravité des gestes posés. La pudeur et la candeur propre du vocable en est la preuve même : l’intention et l’effet escompté (créer la peur) cachent l’horreur de la violence entre les enfants et ados. Des dizaines de jeunes se suicident chaque année pour cause de cette violence verbale, symbolique et physique.

Croire qu’une telle violence existe encore si près de nous, ce serait admettre la barbarie propre à une autre époque. C’est pourtant notre propre société qui la rend possible.

Le gouvernement a même cru bon d’élaborer une loi spécifique interdisant l’intimidation à l’école, malgré le fait qu’elle constituait déjà un crime. Il participe ainsi à la construction d’une catégorie à part, celle de l’intimidation, et participe à sa banalisation et sa dépolitisation : il perpétue en quelque sorte les normes sociales qui la rendent possible.

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La violence ordinaire

Il existe un barbare en chacun de nous, dirait Hannah Arendt (le film de sa vie, bientôt sur les écrans…). L’agresseur est plus ordinaire qu’on le croit. Aujourd’hui il est même de bon ton parmi les adultes de dénoncer l’« intimidation » subie en public: c’est le nouveau rempart du bien pensant.

La violence est une caractéristique culturelle, apprise à 8 ans ou à 50 ans, dénoncée mais aussi normalisée – banalisée – et qu’on semble plutôt accepter, en particulier lorsqu’il s’agit d’enfants (« c’est comme ça depuis toujours », « ce ne sont que des jeux d’enfants »).

Pointer du doigt

Si la blague de Guillaume Wagner a été considérée intimidante par la chanteuse visée de Star Académie, ce ne sont peut-être pas les mots choisis sous le couvert d’un personnage douchebag qu’il faut pointer du doigt.

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Nous vivons dans une société du « politiquement correct » moraliste dont les normes passagères parfois absurdes côtoient la réelle souffrance. Une femme enceinte qui fume une cigarette est rapidement jugée, mais la violence structurelle ou économique passée sous silence. Il y a quelques semaines, le gouvernement accusait les leaders étudiants d’intimidation parce qu’ils encourageaient le piquetage, alors que des policiers tabassaient et poivraient allègrement la jeunesse soir après soir, cachés derrière le monopole de la violence de l’État dite légitime.

Il ne faut donc pas seulement pointer les enfants qui pratiquent cette violence, cette « intimidation », mais aussi leurs pairs qui la tolèrent. À l’école, exiger des excuses aux « bourreaux » ou les ostraciser n’est pas une solution. Comme le confirmait encore une étude récente d’une psychologue de l’Université Carleton, le problème serait plutôt celui de l’ensemble social qui les rend possible. Est-ce possible de développer des normes où le harcèlement, qu’il soit physique ou psychologique, ne serait plus considéré comme une mauvaise blague ?

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Il faudra d’abord accepter de parler des différentes formes de violence, pas seulement s’accuser l’un l’autre d’intimidation.

Twitter : @etiennecp
Facebook : @etiennecp

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