Non, Fight Club n’est pas censé inciter les jeunes hommes blancs à la violence

Le grand film incompris de David Fincher célèbre ses 20 ans.

Il y a 20 ans aujourd’hui, l’immortel film de David Fincher, Fight Club, sortait en salles. Ce fut à l’origine un énorme échec critique et financier, récupérant seulement un maigre 37 millions de dollars sur un budget de 63 au box-office américain.

On sait tous ce qui s’est passé par la suite. Fight Club a envahi les clubs vidéo et est devenu au tournant du millénaire un véritable phénomène social. L’auteur du roman (parce que oui, Fight Club est, d’abord, et avant tout un roman) Chuck Palahniuk devint l’auteur le plus hot dans le monde de la littérature. 

C’est peut-être weird à lire, mais Fight Club a changé la société et a changé ma vie. Vous ne liriez pas ces mots présentement si le film n’avait pas existé parce que je n’aurais jamais pensé écrire sur la culture populaire. 

Malgré que le film ait, somme toute, bien vieilli, son interprétation globale est devenue problématique au fil des années. The Guardian l’a qualifié de «genèse de l’alt-right» , Vice l’a accusé d’être une oeuvre phare des men’s rights activists et de la masculinité toxique et force est d’admettre que la récupération de l’oeuvre par des mouvements sociaux tendancieux jette sur l’oeuvre une lumière qu’elle ne mérite pas. 

En tant que défenseur ardent de Fight Club depuis 20 ans, j’aimerais vous expliquer comment, selon moi, ce grand moment de cinéma s’est retrouvé à l’index du bon goût à cause d’une interprétation un peu trop facile: que Fight Club incite les jeunes hommes blancs à la violence et au renversement d’une société qu’ils jugent oppressive. 

Ouin mais…

Le but ultime de Tyler Durden et de son Project Mayhem, c’est de faire exploser les sièges sociaux de compagnies de cartes de crédit afin de libérer la société de l’endettement et donc, du rapport d’esclavage que les gens entretiennent avec leur boulot. On s’entend que c’est très anti-establishment, alt-right, masculinité toxique et tout le tralala jusqu’à date…

…MAIS!

Tyler Durden, c’est aussi l’ami imaginaire d’un gars de bureau qui dédie son existence à remplir son condo de meubles et de cochonneries inutiles qu’il commande par catalogue. Ceux qui trippent trop sur lui ont tendance à oublier ça. Il sert un besoin très précis: détruire l’identité corporelle et sociale du narrateur afin qu’une nouvelle en émerge. Et ça fonctionne.  

Tyler Durden, c’est aussi l’ami imaginaire d’un gars de bureau qui dédie son existence à remplir son condo de meubles et de cochonneries inutiles qu’il commande par catalogue.

La thèse initiale de Tyler Durden, c’est qu’on ne peut reconstruire un monde meilleur qu’après avoir détruit l’ancien et il commence avec le narrateur: il fait exploser son condo, lui fait perdre son boulot et détruit même son visage. Il se débarrasse de ce qui n’a aucune signification pour son hôte pour faire place à son grand projet. 

Fight Club c’est cool mais Project Mayhem c’est pas cool

Le problème, c’est qu’il ne s’arrête pas là. Tyler devient un véritable parasite pour le narrateur qui lui vole des morceaux de vie pour monter une armée où les hommes perdent leur identité au service de la cause (et leurs couilles aussi) s’ils ne sont pas fins. Les gars y perdent leur nom, deviennent des machines programmées pour exécuter des tâches. La même réalité qu’en entreprise, mais avec moins de droits. 

À travers Project Mayhem, Tyler Durden recréé le même processus d’aliénation que les membres du Fight Club ont tout d’abord cherché à fuir. 

À travers Project Mayhem, Tyler Durden recréé le même processus d’aliénation que les membres du Fight Club ont tout d’abord cherché à fuir. 

L’idée, c’était de montrer que les hommes ont besoin de suivre les règles et de se comporter en troupeau même si ça les aliène. De la bonne vieille ironie littéraire. Remarquez que c’est aussi comme ça que les courants politiques autoritaires naissent: en donnant tout d’abord à ses membres le sentiment de faire quelque chose d’important. De s’affranchir d’une oppression. 

C’est pour ça que le narrateur se tire une balle dans la tête à la fin. C’est l’ultime affranchissement de son ami imaginaire. He’s getting over himself comme diraient les anglos.

Fight Club se termine avec la mort de Tyler Durden et l’importance de ce «détail» est trop souvent balayée sous le tapis. 

Un film à multiples facettes

C’est correct d’aimer Fight Club. Malgré ce que de multiples analyses et suranalyses ont pointé du doigt, il s’agit tout d’abord d’un film sur la colère et la réinvention personnelle. C’est l’histoire d’un gars qui sacre une maudite volée au sentiment d’aliénation qu’on vit tous à un moment ou à un autre et qui réussit à devenir quelqu’un d’autre. 

C’est aussi un film sur la genèse des dérives autoritaires, de celles de la société de consommation, sur la perte de signification et une mine d’or de citations inspirantes pour jeunes hommes fâchés. Ces citations-là, il faut tout d’abord en comprendre le contexte et celui de  Fight Club n’est pas aussi simple qu’on le laisse entendre. 

Comme toute oeuvre d’art devenue beaucoup plus populaire qu’elle n’aurait dû l’être en raisons de circonstances hors de son contrôle, certains groupes se sont réapproprié Fight Club et perverti son message, mais c’est important de juger le film pour ce qu’il est et non pour ce qu’on en a fait. 

Joyeux anniversaire et longue vie à ce classique subversif!

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