Noir, jaunes, rouge

Comme je vous en parlais déjà il y a quelques mois, en Belgique, le fond de l’air est électrique. Début novembre, une manifestation nationale a rassemblé plus de 150 000 personnes dans les rues de Bruxelles (pour rappel, le pays compte 11 millions d’habitants). Les semaines suivantes, plusieurs villes ont été paralysées, jusqu’au 15 décembre dernier, jour de grève générale et nationale.

Comme souvent, la représentation médiatique de ce genre d’événements me laisse songeuse. Les images qui ont été diffusées en boucle ne sont pas celles des travailleurs-ses, debout depuis la veille et qui auraient probablement préféré être dans leur lit plutôt qu’à sautiller autour d’un feu, pas non plus celles des voitures forçant les barrages en manquant d’écraser quelques personnes au passage, sous prétexte de #AujourdhuiJeTravaille. Non, celle qui s’est retrouvée sous les projecteurs, c’est Raymonde.

Raymonde, syndicaliste de son état, a été l’objet d’un véritable acharnement dans les médias et sur les réseaux sociaux suite à une vidéo dans laquelle on la voyait pénétrer dans un magasin, empoigner quelques vêtements, en demandant à la vendeuse de bien vouloir fermer boutique comme l’avaient déjà fait les autres commerçants de la rue.

Namur: la secrétaire générale du Setca utilise… par sudpresse

« Quelle violence » s’exclamaient les uns. « Le retour de la dictature socialiste » chouinaient les autres. « En plus, elle est moche » ajoutaient certains. Rapidement, les choses ont dégénéré, les coordonnées de Raymonde ont été publiées et elle fût l’objet de menaces.

Raymonde, tour à tour working-class héroïne et réincarnation de Staline, était au centre de toutes les attentions.

Ce qui a dérangé avant tout chez Raymonde, ce sont ses méthodes. Faire la révolution, peut-être, déplacer des vêtements, c’est aller trop loin : c’est violent. La grande probabilité que ces mêmes vêtements aient été cousus par des travailleuses-rs exerçant dans des conditions exécrables pour des salaires de misère ne choque personne. Pourtant, le vêtement ne possède pas de système nerveux, il ne pleure pas.

L’argumentaire pacifiste est en effet bien invalide : le système dans lequel nous vivons est violent et nous nous en accommodons tous. Ce qui nous remue ici, c’est ce que symbolise le vêtement : un véritable puits de jouissances, se rapportant à notre pouvoir d’achat, à nos poussées d’endorphine lors de nos virées shopping, à notre fun. Le vêtement touche terre et l’on se sent tirés en arrière, vers un monde fait de tickets de rationnement et où l’on écoute Netflix en cachette, comme au temps de Radio-Londres.

Et puis, il y a ceux qui s’essoufflent à crier leur droit au travail, ce qui, en jour de mobilisation, est logiquement intolérable puisqu’il annule de fait le droit de grève des autres. Forcément, quelques péquenauds qui se les gèlent autour d’un feu de camp, ça ne fait pas trembler le capital. Pour qu’une grève puisse avoir un impact, il faut qu’elle soit générale.

Et admettons-le : refuser de fermer ses portes quand les autres le font, c’est vouloir tirer avantage de la situation en s’accaparant tous les clients du jour, qui profiteront de la grève pour aller faire du lèche-vitrines. C’est mesquin et Raymonde, qui n’est pas née de la dernière pluie, a vu clair dans le jeu de la vendeuse. C’est carton rouge.

Finalement, les fêtes de fin d’année sont arrivées et hormis un certain incident, le climat s’est, si pas apaisé, au moins détendu. Malgré l’épisode Raymonde, les patrons des grandes enseignes restent confiants : l’inauguration du magasin Primark à Bruxelles a remporté un franc succès, à tel point que l’on comptait une file de deux heures pour pouvoir y entrer. Il est fort à parier que les vendeurs avaient pas mal de vêtements à ranger à la fin de leur journée.

De mon côté, personnellement convaincue que la fin du monde est proche, j’ai décidé, en cette année nouvelle, de me faire plaisir au maximum. Des activités qui se révèlent souvent peu rentables, c’est un fait. Je sors donc moins souvent, prépare mon lunch le matin, multiplie les systèmes D mais au moins je ne compte pas les jours avant ma retraite, dont je ne bénéficierais probablement jamais. Depuis que je songe à ne pas faire d’enfants, je suis de meilleure humeur. Ces discours qui avant m’horripilaient glissent à présent sur la carapace de mon indifférence. Je me sens moins responsable des malheurs du monde. Mais si je devais avoir une fille, alors je lui donnerai un nom de révolutionnaire : Louise, Rosa, Angela ou Raymonde.

Joyeuse année à tous !

Image : La foule attend avec impatience l’ouverture du nouveau magasin Primark, à Bruxelles. 

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