Deux frères, une manette

J’ai la chance folle de grandir au sein d’une grande famille. On est quatre enfants et je suis l’aîné.

J’aurais écrit ça il y a 50 ans et on m’aurait répondu bitch please, mais je crois tout de même qu’une famille de six est aujourd’hui chose peu commune. À pareille tablée, oh boy, on ne s’ennuie jamais : nos soupers familiaux sont, jusqu’à ce jour, un bel exemple de chaos organisé où les mots comme les plats fusent en constant va-et-vient d’un bout à l’autre de la table, à travers une étourdissante cacophonie qui brusquerait à coup sûr un non initié.

Comme dans toute grande famille, la différence d’âge entre le premier et le dernier est pour le moins présente. J’ai neuf ans de décalage avec É., le petit dernier de la gang. Comme tout cadet, il tenait désespérément à côtoyer son plus grand frère, mais, devant un tel écart, c’était pas évident pour lui : il vivait son innocente petite enfance avec sa voix encore identique à celle de ma sœur, alors que de mon côté j’entamais mon adolescence, je muais, je disais des choses brillantes comme j’m’en calice et je l’écartais distraitement comme un ti-crisse collant.

Il était heureusement aussi malin que j’étais ignorant. É. n’avait encore jamais touché à un jeu vidéo, mais savait par contre que son aîné était gamer. Il s’est alors discrètement intégré à mon quotidien en passant des heures à mes côtés, muet, à m’observer attentivement jouer à GTA : Vice City — mon obsession à cette époque.

Durant un de ces moments silencieux à deux sur le divan, j’ai dû m’absenter en hâte et, sans trop y réfléchir, lui ai passé la manette. À mon retour, une heure plus tard, il était en train de semer la police de Miami au volant de son coupé sport en tirant du gun dans les airs, en imitant de sa voix aigüe le bruit des sirènes qui le poursuivaient. WEE-OUH-WEE-OUH-WEE.

Il venait de trouver sa vocation et, de surcroît, la réponse pour attirer mon attention.

Je suis à peu près certain que c’est le point de départ historique de notre relation : il est peu à peu devenu mon player 2; le complice avec qui j’avais envie de partager mes expériences de gaming. Dans les années qui ont suivi, on a exploré la série GTA en se passant périodiquement la manette, sur notre worst behaviour, à traquer sans relâche ces pauvres piétons terrorisés à bord de notre Hummer chromé.

On a ainsi passé je sais pas combien d’heures dans le sous-sol de la maison familiale à rire comme des épais sous le regard exaspéré de notre mère qui nous pointait la porte patio grande ouverte vers un monde extérieur chaud et ensoleillé. Désolé maman, ça manquait de courses-poursuites dans la vraie vie.

Je commençais tranquillement à le prendre comme protégé.

J’étais pourtant maladroit avec lui; je n’avais ni les mots ni la sagesse pour le rejoindre, mais se passer la manette était en revanche un geste universel qui nous a servi de fondement ​pour multiplier ces expériences communes.

Avant longtemps, j’ai quitté le foyer familial et notre expérience a migré vers les jeux en réseau. É., entrant dans la préadolescence, avait évolué en joueur invétéré, toujours excité à l’idée de me faire part de ses récentes découvertes vidéoludiques. On passait alors nos soirées, moi dans le Mile-End, lui à Pointe-Aux-Trembles, à jouer à tous les jeux coop qui nous tombaient sous la main, notamment à DayZ, jeu d’apocalypse zombie qui venait tout juste de sortir.

Je me souviens très nettement de cette nuit entière passée à traverser l’immense pays fictif de ce jeu, chacun sur une vulgaire bicyclette, dans la pénombre totale, à hurler OH SHIT dans nos micros au moindre son louche. Nous étions à mi-chemin vers notre destination et nos plans ​ont soudainement ​fait patate : mon bike a fait un flat.

Déjà recru de fatigue par l’heure tardive, je me mets instantanément à paniquer, mais É., conservant son sang-froid, s’est affairé avec attention pendant une interminable demi-heure à ramper à travers un garage avoisinant infesté de living dead pour trouver une chambre à air de rechange.

Il en trouve une contre toute attente et, avec le sérieux d’un garde-chasse de la Côte-Nord, passe les deux heures qui suivent à me guider avec sa boussole et ses jumelles pour finalement nous trouver refuge dans un petit cabanon isolé le long de la côte. Cette nuit-là, j’avais pas osé lui dire mon héros en me déconnectant à 4 h du matin, mais je peux difficilement voir ce qu’il aurait pu être d’autre.

Ça devenait un peu clair que ce n’était plus moi qui le guidais à travers les jeux. Nos différences avaient commencé à se dissiper au travers de notre univers virtuel, au point de lui faire dépasser son rôle d’apprenti pour se positionner comme mon égal.

Nos vies étaient situées à deux endroits diamétralement opposés, mais il n’avait jamais été question de son monde ou du mien. Le virtuel, c’était notre monde; celui où l’âge, le vécu et le statut sont transcendés.

Aujourd’hui, É. entame tranquillement l’âge adulte où il vire à son tour en m’as-tu-vu fendant qui fume la clope. Malgré tout, les sessions de jeu continuent, les blagues sont toujours aussi stupides et les achievements continuent de s’unlocker.

***

Je te parle de jeux vidéo depuis tantôt, mais tu peux interchanger ce terme par n’importe quoi d’autre. L’important ici, la seule chose à retenir, c’est que j’ai trouvé une excuse. J’ai trouvé une raison pour me bâtir une histoire commune avec une personne hors de ma tranche d’âge.

La beauté d’une expérience partagée ne s’arrête pas au simple fait qu’elle renforce une relation, c’est qu’elle devient la source même de celle-ci.

Et s’il y a une chose invariable dans la vie, ce sont les liens familiaux.

Grand frère, grande sœur, je ne pense pas devoir t’expliquer ce que l’injonction donne l’exemple veut dire. L’initiative d’approcher les plus jeunes est habituellement remise entre nos mains et peut être compliquée à gérer, d’où l’importance de trouver un conduit; une fréquence pour bâtir un lien commun dans vos vies mal agencées. Le reste se fera naturellement.

Petit frère, petite sœur, je sais qu’on te dit souvent qu’on n’a pas le temps, qu’on va s’faire de quoi bientôt et que ce bientôt n’arrive pas toujours. Je veux quand même que tu saches que ce n’est pas de la malice ou de l’indifférence; on a déjà assez de difficulté à s’occuper de nous-mêmes quand on entre dans le monde des Obligations, alors imagine…

Je peux par contre te garantir qu’on a hâte au prochain souper. Et qu’on pense à toi. Souvent.

Pour lire une entrevue avec un concepteur de jeux vidéo: Thiéry Adam: concepteur de jeux vidéos engagé.

www.saboudreault.ca

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