Ne supprime pas ton ami raciste sur Facebook

Comme il était étonnant de constater que de tous mes amis de jeunesse qui ont lâché l’école avant d’obtenir un secondaire 5, la majorité d’entre eux étaient maintenant d’éminents analystes à l’Observatoire sur le radicalisme et l’extrémisme violent.

Incapables de pointer la Syrie ou le Liban sur une carte du monde, mais aptes, je ne sais trop comment, à décortiquer et à m’expliquer ce qu’était le Califat, sûrement en vertu de longues études qu’ils avaient faites du Coran. C’est une religion de haine qu’il faut éradiquer!

Right.

Ces gens qui, à Saint-Georges de Beauce ou à Notre-Dame-des-Pins, isolés dans une usine de bas de laine ou dans un circuit fermé de VTT, sont complètement déconnectés du monde musulman. Eux qui n’ont même jamais rencontré une seule personne arabe de toute leur vie et “que c’est tant mieux comme ça, car ils ne parlent pas cette langue”.

C’est difficile de leur en vouloir. Ces personnes, en région, n’ont pas la chance de côtoyer la personne musulmane et d’ainsi défaire les stéréotypes véhiculés par les médias. Dans les seuls canaux de communications auxquels ils ont passivement accès, d’une oreille distraite en mangeant du pâté chinois, on transmet surtout des images d’horreur. On dépeint les personnes musulmanes en terroristes — et c’est l’unique représentation à laquelle ces gens ont accès.

Pas surprenant, alors, de les voir écrire des messages racistes. Choquant, mais pas surprenant. Mais il faut résister à la tentation d’aseptiser son Facebook.

Ces discours existent, et la pire chose serait de les ignorer.

Il fut un temps où je contrôlais mon fil d’actualité comme on trie les matières dans un centre de recyclage. Je choisissais minutieusement qui profiterait de ma bonne grâce, et saurait connaître l’immense honneur d’effleurer furtivement ma pupille.

J’ai vite compris le résultat que cette pratique engendrait : un bloc d’actualité monolithique, auquel j’adhérais pleinement, dans lequel je me confortais et je me morfondais. Un royaume artificiel inventé de toute pièce et d’arc-en-ciel tous azimuts sans traces de xénophobie, ou homophobie, dans lequel Option nationale était majoritaire et Québec solidaire dans l’Opposition officielle.

Ainsi, je me complaisais dans une paresse intellectuelle à mon avis guère mieux que celle des auditeurs de radio-poubelle qui n’oseraient ouvrir un journal qui ne contient pas les mots savants d’un Richard Martineau.

J’ai donc compris qu’il fallait mieux les laisser apparaître, de temps en temps, ces commentaires racistes ou discriminatoires, quitte à me frustrer. Quitte à me faire sacrer. Quitte à ruiner ma soirée.

Parfois, je prends le temps de répondre. C’est la première utilité de cette tactique : elle sert à combattre l’ignorance, et à transmettre une opinion divergente. Pensez-y : Facebook est un vase communicant à double sens. Si vous supprimez votre ami, vous le confortez aussi dans son idéologie. Vous l’abandonnez dans l’ignorance. Vous le laissez cultiver la haine. Ce faisant, vous vous abstenez d’exposer cette personne à des statuts, des partages, des images qui vont peut-être le faire réfléchir (je demeure un optimiste, néanmoins).

Le but n’est pas, non plus, de se faire policier de l’idéologie. Ce serait épuisant. Je ne pourrais plus jamais dormir.  “Je ne peux pas aller me coucher, quelqu’un a tort sur l’Internet”, caricaturait une bande dessinée sur le web qui me fait bien rire. C’est un peu ça.

Autrement, ces messages ont une autre vocation : celle de me maintenir les deux pieds au sol, connecté à la réalité. Ces commentaires furtifs servent à me rappeler que l’islamophobie existe vraiment.

La dernière chose dont j’ai de besoin, ce sont des œillères qui ferment les volets sur cette ignorance qui existe.

À l’époque où mon Facebook était tout aseptisé, j’avais tendance à minimiser l’existence de la xénophobie puisque j’en n’étais jamais témoin. Mon fil d’actualité projetait une image teintée de la réalité, tel que je l’avais programmé : en fonction de mon idéal.

Un idéal qui m’éloignait des débats à avoir, des questions à répondre et des “i” sur lesquels il faut mettre des points.

Je sais qu’en lendemain d’attentats, la tentation est grande de faire un tri de sa liste d’amis et d’éliminer systématiquement les imbéciles. Rien ne vous empêche de le faire, mais sachez que ce faisant, vous les laissez gagner.

Aucun problème ne s’est réglé en se refermant sur soi-même. Tu as besoin lui, il a besoin de toi.

Avec amour.

**Ajout:

Mea culpa de l’auteur : Vous avez entièrement raison, chers lecteurs, de dire que c’est un peu bête et contre-productif de viser de manière aussi vulgaire et caricaturale les gens des régions, merci de me ramener sur le droit chemin. J’ai écrit ce texte le cœur plein de colère et ce n’est jamais une bonne idée. Je viens de la Beauce, j’y suis attaché, et j’aime y retourner : mon intention était d’éliminer un discours, souvent entendu là-bas, que je n’aime pas. Mais je m’y suis très maladroitement pris, en incluant ces clichés que je savais, moi, être des stéréotypes – mais je n’avais pas pris le temps de réfléchir sur la façon dont ils seraient reçus. Et je l’admets en toute bonne foi, en ce faisant, je ne fais que les alimenter, et ce n’est pas la bonne façon de s’y prendre.

Pour lire un autre texte sur les commentateurs Facebook: Les 10 lourds sur Facebook de Pierre Lemay.

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