Ne crie pas à l’aide

Enfant, j’avais peur d’aller chercher un pain dans le congélateur du sous-sol. Le sac de pain dans la main droite et la chienne de ma vie partout sur le corps, je grimpais les escaliers à coups de deux marches à la vitesse “Brigitte Boisjoli sur la poudre” pour retourner vers la lumière. La possibilité que la noirceur fende en deux pour laisser le bras d’une créature mythique m’agripper le jarret d’jambe existait, j’en étais convaincue.

À quinze ans, mon père m’a inscrite à un cours d’autodéfense simplement parce que je suis sortie du vagin de ma mère avec le mien. La GRC offrait une journée intensive où on apprenait à sacrer une volée à un bonhomme Carnaval gris aux mains longues.

L’entraîneur a pesé ses mots : “Si vous vous faites attaquer, criez pas à l’aide, criez au feu. Les gens ont peur de s’impliquer quand vous criez à l’aide, mais si vous criez au feu ils vont se sentir en danger. On veut qu’ils regardent ce qui se passe, car les chances qu’ils interviennent sont meilleures s’ils ont été des témoins visuels de l’agression.”

J’ai eu mal. Savoir qu’un humain qui crie à l’aide n’est pas suffisant pour mobiliser un autre humain, ça manque franchement d’humanité.

Toutefois, je comprends. Être témoin d’une violence engendre le malaise, la peur et parfois même, la paralysie. Voir quelqu’un en manger une ailleurs que dans sa télé, ça saisit.

Aujourd’hui, je n’ai plus peur des ténèbres du sous-sol. J’ai peur des hommes-monstres. Les violents, les violeurs, les fous. Si tu portes le pénis, qu’on se connait peu ou pas et qu’on se retrouve dans un endroit sombre, je vais avoir une poussière de méfiance dans le cœur même si le tien est pur.

Un soir, j’étais au feu LOFT sur la rue St-Laurent à Montréal et j’ai demandé à la sécurité d’intervenir. Un dégueulasse insistait pour présenter son pénis à mes fesses. L’intervention de la sécurité a été violente. M. Dégueulasse en était pas à sa première offense et sa descente d’escaliers fut rien de moins qu’aérienne. Le son de ses os qui ont frappé le sol, les cris, le chaos, c’était à figer du sang chaud.

Tristement, on a pas tous la force ou la shape pour sauver son prochain et se prendre pour Batman, c’est rarement une bonne idée.

Y’a toujours une fille (souvent saoule) qui s’intègre à la bagarre entre son douchebag crinqué et un pauvre petit gamer qui sait juste faire un backflip kick sur une manette. Aussitôt que tu la vois se mettre entre les deux, tu le sais comment ça va finir, y’a des faux ongles pis des rallonges qui vont apprendre à voler.

C’est pas nécessaire d’encaisser les coups pour aider son prochain, mais selon moi, si tu es témoin d’une agression et que tu ne fais rien, tu ne mérites plus le titre d’humain. La base c’est d’appeler le 911. Même que crier “AYE!” pour ensuite te cacher c’est mieux que rien.

L’agression physique et sexuelle, c’est une entrée par infraction dans une personne. Se promener avec un corps de femme, c’est vivre comme un enfant de cinq ans dans un parc sans ses parents. Le plaisir est au rendez-vous, mais y’a toujours la possibilité que quelqu’un de plus fort, de plus méchant te fasse du mal. Dans une société qui se dit moderne, égalitaire et scolarisée, je souhaite encore que chaque femme puisse aller jouer au parc, le jour comme la nuit, sans s’inquiéter pour ses orifices.

Intervenir c’est se mêler de ses affaires d’humain.

Love, xx

Pour lire un autre texte de Mélanie Couture: Je suis devenue la grosse voisine.

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