On n’a pas besoin de surhommes  : on a juste besoin qu’ils ne surpassent pas les limites…

Réponse à la chronique vidéo de Gab Lajou

Réponse aux propos évoqués par Gabriel Lajournade, dans sa première chronique vidéo de la série « Surhomme, le progrès de la masculinité ».

Par notre collaboratrice Julie Lemay, sexologue M.A.

*Trigger warning : Cet article traite des agressions sexuelles et reprend des images graphiques évoquées dans la capsule.

Oui, me revoilà, revenant à la charge après plusieurs mois de silence, tétanisée par le syndrome de la page blanche et autres dérivés paralysants. Tiens donc que le flot inspirationnel vient de me débloquer, suite au visionnement de la vidéo « Surhomme, le progrès de la masculinité » produit ici d’dans chez URBANIA.

Je suis profondément dérangée par les propos y étant évoqués et tout ce qui émerge, à mi-chemin entre le soupir d’épuisement et le hurlement d’indignation, c’est « C’EST ASSEZ ».


« “C’est assez” quoi? » – demanderez-vous?

La démarche présentée peut bien sembler « noble » (voyez mes guillemets), mais elle écorche au passage, maladroitement ou de façon fracassante, beaucoup de femmes et plusieurs personnes qui ont vu leurs limites personnelles ne pas être respectées et non-considérées dès le départ. Et c’est ce qui fait mal.

J’y perçois une minimisation des agressions sexuelles et ça, C’EST ASSEZ. Alors, parlons-en en revisitant certains extraits.

 « Forcer les limites » n’est pas un acte dissocié d’une agression sexuelle

 « J’ai réalisé que j’ai forcé pas mal toutes mes partenaires sexuelles. Je dis forcer… pas forcer dans le sens d’avoir des relations sexuelles avec moi… mais j’ai forcé les limites. Par exemple, j’ai essayé de mettre mon doigt dans plusieurs anus qui avaient rien demandé. J’ai simplement pris ce droit pour acquis, sans jamais considérer le consentement de l’autre.»

 

Turns out que n’est pas l’anus qui n’avait rien demandé, mais bien la personne autour de l’anus.

Premièrement, turns out que n’est pas l’anus qui n’avait rien demandé, mais bien la personne autour de l’anus. Ceci étant dit revoyons maintenant la définition d’une agression sexuelle et comparons les propos.

« Une agression sexuelle est un geste à caractère sexuel, avec ou sans contact physique, commis par un individu sans le consentement de la personne visée ou, dans certains cas, notamment dans celui des enfants, par une manipulation affective ou par chantage.

Il s’agit d’un acte visant à assujettir une autre personne à ses propres désirs par un abus de pouvoir, par l’utilisation de la force ou de la contrainte, ou sous la menace implicite ou explicite. Une agression sexuelle porte atteinte aux droits fondamentaux, notamment à l’intégrité physique et psychologique et à la sécurité de la personne ». [source]

Le réalisateur mentionne « J’ai simplement pris ce droit pour acquis, sans jamais considérer le consentement de l’autre», tout en nommant, plus tard, « Je ne suis pas violeur, là! Ces situations se sont toujours passées dans des contextes de relations consentantes et « agréables »! ».

Jouer avec les mots et chercher à minimiser les actes par des doubles discours de « c’était un peu ça, mais pas pleinement ça », ça s’appelle gaslighter. Ce que j’entends c’est qu’à travers un lien de confiance, dans un moment de vulnérabilité, sachant pertinemment qu’une limite était tracée, l’homme a assujetti plusieurs femmes à ses désirs, sans leur consentement. Et ça, c’est une agression.

De grâce, cessons d’entretenir le stéréotype de surhomme

Qu’en est-il du concept de surhomme, se trouvant dans le titre même du projet? Rappelons-nous que le préfixe « sur », signifie « au-dessus » et constatons : historiquement, ça va… Je crois que les hommes cis-hetéro ont déjà beaucoup donné en termes de domination…

Il serait définitivement plus intéressant que collectivement, on arrive à comprendre que c’est ok d’être un humain humble, empathique et vulnérable

Il serait définitivement plus intéressant que collectivement, on arrive à comprendre que c’est ok d’être un humain humble, empathique et vulnérable, peu importe le genre. Diminuer la tolérance sociale au sujet des agressions à caractère sexuel, ça ne devrait pas passer par « inciter les hommes à tendre vers une supériorité », mais plutôt par « éclater les stéréotypes sur les rôles sexuels afin que tous et toutes puissent vivre une sexualité saine, sans pression et enrichissante ».


Ça passe par l’égalité.
Ça passe par le courage de se remettre en question et de poser des questions et d’écouter les femmes qu’on a blessées.

Dans cette capsule, à aucun moment nous entendons des questionnements essentiels et sincères tels que :

        Je me demande tellement qu’est-ce qui reste de mes agissements dans l’esprit de ces femmes?

        Est-ce qu’elles sont plus vigilantes, méfiantes avec leurs partenaires à cause de moi ?

        Est-ce qu’elles sont dégoûtées de la sexualité par moment à cause de mes comportements qui ont poussé leurs limites ?

        Est-ce qu’elles sentent qu’elles ont été atteintes dans leur intégrité physique et psychologique?


Avant de jaser entre hommes cis-het et de vouloir devenir des sur-hommes, ou du moins, parallèlement à ce beau désir de recréer un boys club, pourquoi ne pas jaser avec les femmes?

Reconnaissance et changements à prévoir

Certes, reconnaître qu’on fait partie d’un problème est un grand pas. Mais ne dit-on pas que les meilleures excuses viennent avec un changement de comportement? Parce qu’au-delà de la théorie, il y a la pratique.

Et c’est ce que ça prendrait, dans la vie de tous les jours et dans ce projet. De l’humilité. De l’écoute.  De la considération. Des excuses senties pour toutes ces femmes envers qui ont été commis des comportements intrusifs, agressants. 

Au-delà d’émettre verbalement sur les réseaux sociaux qu’on tend vers une morale supérieure, j’espère que des changements concrets s’opèreront dans la vie de cet homme et de tous ceux qui partagent la vidéo en scandant que c’est dont ben vrai qu’on peut faire mieux alors qu’on parle de basic human decency.

Je n’ai pas envie de lui associer le qualificatif de « courageux ». J’ai beaucoup plus envie de souligner le courage des femmes qu’il évoque.

Pour l’instant, je n’ai donc pas envie de joindre ma voix aux multiples messages de félicitations adressés, en lien avec cette démarche publique qui m’apparait encore beaucoup trop embryonnaire et hélas, collée au nombril du réalisateur. Je n’ai pas envie de lui associer le qualificatif de « courageux ». J’ai beaucoup plus envie de souligner le courage des femmes qu’il évoque en les réduisant entre autres à des « anus ». Ces « elles », ces « partenaires », ces « autres » qui struggle peut-être encore aujourd’hui avec des affects de honte et de doute.

Alors qu’on termine la vidéo en vous invitant à suivre le réalisateur sur Instagram, je terminerai straight pipe de même, de mon côté, en vous partageant le répertoire des différents organismes venant en aide aux victimes, aux agresseurs et à leur famille.

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