1 million de spectateurs sous terre

Lundi, 14h, métro Jean-Talon. Dans la grande cage d’escalier qui permet de passer de l’étage de la ligne orange à celui de la ligne bleue, une voix résonne. C’est celle de Clark, qui chante Ain’t no sunshine when she’s gone, accompagné de Marcy, sa fidèle contrebasse.

Ain’t no sunshine when she’s gone, and this house just ain’t no home, anytime she goes away. Magnifique interprétation, personne pour en applaudir la finale. Clark sourit pourtant, l’air serein.

Chaque jour ouvrable, plus d’un million de personnes utilisent le métro de Montréal; il s’agit donc de loin de la salle de spectacle la plus achalandée au Québec. Pourtant, rarement s’y rend-on spécifiquement pour écouter de la musique.

Pourquoi des musiciens choisissent-ils donc de jouer à un tel endroit?

“C’est vraiment une façon agréable d’apprendre de nouvelles chansons, d’essayer de nouvelles choses. Pour moi, c’est un projet parallèle à mes études [NDLR : un doctorat en piano interprétation!]. Je fais ça on and off, quelques mois d’un coup”, explique Clark. “Et si ce n’était pas d’ici, je n’aurais pas de place où chanter! J’espère que ça contribue à améliorer ma voix.”

Clark fait partie des “étoiles du métro”. Il s’agit de musiciens ayant été sélectionnés après des auditions, qui ont accès à certains espaces privilégiés dans le métro ou encore à des plages horaires en particulier. Par contre, comme pour les autres, le public n’est pas garanti. Est-ce que c’est insultant, que la plupart des spectateurs passent devant les musiciens sans sembler leur porter attention? “Pas du tout! Je ne veux pas me mettre dans le chemin des gens, j’essaie simplement d’illuminer leur journée, et ça fait plaisir quand ils sourient ou qu’ils me donnent un peu de change, mais il n’y a pas de pression.”

Plus tard dans l’après-midi, Julien Boudreault s’installe un étage plus haut avec son accordéon. Il a une maîtrise en biologie, deux emplois, et dans ses temps libres, il joue sous terre. “Aujourd’hui, c’est une journée pluvieuse. Je vais peut-être amener un peu de joie dans le cœur des gens!”

Il semble avoir raison, car ça ne prend pas deux minutes avant qu’un homme l’accoste pour lui dire à quel point il joue bien. “Ça arrive souvent qu’on touche des gens. L’autre fois, il y a des gens qui sont restés pendant une grosse demi-heure, et j’ai eu un 10$ en papier! C’est l’fun.”

L’argent dans le chapeau

Parlant de 10$. L’argent récolté lors de vos prestations, pour vous, c’est important?

Clark : “Ça encourage à venir ici. Chaque petite contribution compte, surtout quand tu es toujours un étudiant! C’est quelque chose de flexible que je peux faire pour arrondir mes fins de mois. J’ai essayé de travailler comme pianiste en ville, mais c’était très inconstant. Ici, je peux venir un peu chaque jour, faire un peu d’argent et améliorer ma voix.”

Évidemment, on parle de revenus modestes.

Julien : “Il ne faut pas faire ça pour l’argent. Là tu vois j’ai peut-être fait 5$ en deux heures. On fait ça parce qu’on aime jouer, parce que la musique est notre passion.”

Mais il peut quand même y avoir de la stratégie. “On peut être plus poussés à jouer des ‘chansons qui paient’. Par exemple, quand je joue des extraits de musique de jeux vidéo, ça paie full. Quand je fais mes compositions, moins.”

Et lorsque quelqu’un dans les parages demande de l’argent pour manger ou s’abriter, les profits des musiciens baissent drastiquement. “Une fois, je jouais près d’un gars qui quêtait, et j’ai dû faire 2$ en 1h. Quand il est parti, j’ai fait 25$ dans l’heure qui a suivi! Les gens sont plus portés à donner à ceux qui sont dans le besoin, et je les comprends.”

Les musiciens de métro collectent aussi des cartes d’affaires, et ont parfois des projets de carrière en musique ou encore des CD à vendre dans le métro. Ils se font “accompagner” par des rappeurs improvisés dans les stations du centre-ville. Les enfants s’arrêtent avec leurs parents pour les écouter station McGill.

Ils peuvent se laisser aller à la créativité, jouer leurs compos pour des milliers de personnes qui ne les auraient sans doute pas entendues autrement, improviser avec leur groupe déguisé en cowboys, faire tous les covers qu’ils veulent. Une liberté créative qu’on aurait tort de négliger.

Mais ce n’est pas parce qu’ils jouent dans le métro qu’ils peuvent faire n’importe quoi. Les zones de musique et les horaires sont déterminés selon un système bien précis. On demande aux musiciens d’être propres, de ne pas consommer de drogues ou d’alcool, de ne pas s’asseoir sur le plancher ou sur du papier journal (!) et de dissiper les attroupements nuisant à la circulation.

Et ma règle préférée : “Tout musicien se doit de présenter un répertoire varié, d’une durée d’au moins une demi-heure, et d’éviter la répétition constante d’une même pièce (par respect pour les employés et concessionnaires du métro qui ne peuvent éviter d’entendre les musiciens).” (Je me demande quel genre d’expérience a mené à la création de cette règle!)

Retour au métro Jean-Talon, lundi, 16h15. Durant mon passage, Julien a reçu deux poignées de change et a laissé son adresse courriel à un intéressé. Il remet son manteau avant de continuer à jouer : c’est pas parce qu’on est en mai qu’il fait chaud. En m’éloignant, il me semble reconnaître l’air qu’il joue.

Ah oui. La chanson-thème de Zelda.

Il a beau ne pas jouer pour l’argent, souhaitons-lui quelques dollars quand même, ou du moins quelques oreilles attentives. Les musiciens du métro les méritent.

Pour lire un autre reportage de Camille Dauphinais-Pelletier : “4 choses à ne pas faire lorsqu’on est un touriste”

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