Monia Chokri, les sueurs nocturnes et les maladies imaginaires

Les verbatim extraordinaires de Guillaume Lambert

Guillaume Lambert est comédien et scénariste. Il est de nature angoissée et il adore entrer dans l’intimité d’autrui pour se rassurer sur ses propres inquiétudes. Les verbatim extraordinaires de Guillaume Lambert sont la transcription exacte d’échanges entre Guillaume Lambert et des gens qu’il trouve… extraordinaires.

26 octobre 2017

GL : Allô? Je t’entends pas. Te fais-tu manger par des zombies?

(…)

GL : Allô?

MC : Bon, là tu m’entends-tu?

GL : Oui. Toi tu m’entendais-tu?

MC : Oui. C’est tellement niaiseux quand ton téléphone marche mal pis que t’entends l’autre. T’es là : allô, allô, allô!

GL : Ouin. Tu continues de dire « Allo » inlassablement en te disant qu’un moment donné le problème va se régler, mais ça se règle pas si tu raccroches pas. C’est un cauchemar.

(…)

GL : J’ai pas vu encore Les Affamés. J’ai trop peur.

MC : Ben oui mais c’est moi avec un gun, t’auras pas peur, c’est sûr que c’est pas vrai. Pis je veux pas te voler de punch mais y’a Robert Brouillette de 4 et demi dedans.

GL : Oh mon dieu, Isabelle es-tu là aussi?

MC : Je te le dis pas.

GL : Ça serait malade! Après qui soient déménagés dans la finale de 4 et demi en 1999, on les retrouve 20 ans plus tard pis y tuent des zombies à Ham-Nord genre.

MC : Justement, l’autre fois je suis tombée sur une reprise de 4 et demi à la télé, J’étais comme : « faut qu’i’arrêtent de diffuser ça ».

GL : En fait, tout ce qu’i’a plus de 10-15 ans, faut qu’i’arrêtent de diffuser ça. Des fois, je reçois encore un chèque de 16 cents de Sophie Paquin pis je suis comme : « c’est beau, gardez-le ».

(…)

GL : Ouin faque ton film. T’es-tu stressée que le calice?

MC : Je suis tellement stressée que je m’invente des maladies. Là tu vois je pense que j’ai le diabète.

GL : Ça s’attrape pas le diabète.

MC : Ouin mais tsé, mes culottes me font pu pis j’ai soif.

GL : Moi aussi, je m’invente des maladies. Là tu vois j’ai une bosse dans le cou pis je me dis, c’est sûr que c’est plein de pu. Aussi la nuit, je sue.

MC : Hey ça, moi aussi. La nuit j’ai la petite nuque mouillée de stress. On peut dire que j’ai chaud, la nuit.

GL : Oh la vieille madame! Si t’as chaud, c’est normal que t’as soif. C’est pas le diabète.

MC : Eille on parle jamais de nos films hein. Mais j’aime ça parler au téléphone. Je suis quelqu’un qui aime ça, parler au téléphone. Faut que je te laisse, je suis arrivée au studio.

10 décembre 2017

Guillaume rappelle Monia, alors qu’elle termine le tournage d’un film en Belgique.

MC : Allô?

GL : ALLÔÔÔÔÔÔ!

MC : ALLLLLLLOÔÔÔÔÔÔÔÔÔ!

GL : Tu m’entends-tu bien?

Elle garde un certain suspens.

MC : Je t’entends très bien.

(…)

GL : Ouin, là, t’en es où mettons par rapport à ton film?

MC : Je viens de sortir d’une réunion de 2 heures avec mon directeur artistique.

GL : Parce que tu fais ça en Belgique? Tu goales ton film pendant que t’en tournes un autre?

MC : Ah ouais, j’ai pas le choix. Toutes mes minutes en dehors du tournage ici sont réservées à travailler sur mon film.

GL : Ben, comment tu fais tout ça à distance?

MC : Je reçois des mails. Tsé, internet? Je reçois des Dropbox de locations, je checke les photos, je dis ça oui, ça non, je fais des réunions à distance, je checke les horaires… Quand j’ai des journées de congé, je les passe à magasiner dans des boutiques vintage à Paris ou à Amsterdam pour checker les costumes…

GL : Ben là tu vas revenir avec des valises improbables.

MC : J’ai prévu le coup.

(…)

MC : Tu peux pas économiser en cinéma. Moi je pense qu’il y a un grand principe en cinéma, c’est qu’il n’y a pas d’économie.

GL : C’est drôle parce que t’as dit ça, mais t’as pris un peu l’accent de Denys Arcand en le faisant.

MC (imitant Denys Arcand à la perfection) : Aaaaaaa… Tu peux pas économiser en cinéma… Aaaaaaaa.

Ils rient, s’imaginant déjà faire le prochain Bye Bye.

MC : Faque c’est ça. Soit t’as pas beaucoup d’argent, pis si c’est le cas faut que tu sois full prévoyant. Tu commences le plus tôt possible pour avoir le plus d’options possibles. Ou bien t’as full d’argent pis tu peux te tromper. Tu peux faire :  « ah, finalement, non ». Là, je sors de quatre films, de quatre productions back à back, faque j’ai vu différentes économies de film. Pis je peux dire que la seule chose qui est le dénominateur commun, c’est que si t’es pas préparé, t’es dans marde.

GL : Moi tu vois, ça a plus été un acte d’écriture tout le long du processus. Tu m’as vu travailler (Monia joue dans le film de Guillaume, Les Scènes fortuites). C’est surtout la direction d’acteurs qui m’allumait. Pas tant la technique, parce que je la maîtrise pas encore de toute façon.

MC : T’avais pas le choix, tu jouais dedans aussi.

GL : Toi, tu joueras pas dedans, c’est ça?

MC : Non.

GL : Pis quand t’écris, est-ce que tous tes personnages sont un peu toi dans différentes situations?

MC : Oui et non. Non.

GL : Pas à tout prix.

MC : Non. Je pense que j’ai créé un alter ego dans mes films, dans le personnage principal, dans toutes mes écritures. Mais j’essaie progressivement dans mon écriture de me dédoubler. Ce que j’aime, c’est mettre un peu de moi en conflit dans les deux personnages. Ça, je trouve ça intéressant, parce que ça détache de moi, ça donne une couleur de ce que je suis…

GL :… de te révéler dans des situations X sans nécessairement le faire dans la vraie vie.

MC : J’écris jamais un personnage en pensant à quelqu’un. Je pense toujours à deux personnes. Pis je mélange leur personnalité. Après, personne peut m’accuser de quoi que ce soit…

GL : Moi non plus, j’aime pas transposer platement la réalité dans la fiction, parce que c’est toujours moins bon de toute façon.

MC : Ah ben aussi tsé, c’est moins bon, pis ça te détache pas de tes petites vengeances…

GL : Oui, les gens t’accusent de régler tes comptes… Ça j’ai un certain malaise. Oui, parfois, y’a certains trucs qui sont librement inspirés d’affaires qui me sont arrivées, ou à des gens que je connais. Mais je grossis les traits, je le transforme vraiment en fiction. Sinon, j’ai l’impression que j’ai pas de liberté à reproduire la réalité. Mais sinon, des petites affaires qui me sont arrivées, oui, j’en refais telles quelles, parce que j’aurais aimé qu’une caméra filme ça quand ça m’est arrivé.

MC : Moi aussi. Comme la fois où je suis allée à l’hôpital parce que je faisais un genre de streptocoque, ou quelque chose de même.

Elle prend une voix loufoque.

MC : Je parlais de même là.

GL : Comme les adultes dans Charlie Brown!!!!

MC : Non! Plus comme les voix d’enfants doublés, dans les films des années 80.

GL : Oui! Le petit nerd!

MC : Ou dans Poltergeist! La petite fille a vraiment cette voix-là en français[1]. « Maman, maman, y’a un clown dans ma chambre! » Genre ça.

GL : Sophie Cadieux était pas encore dans l’industrie.

MC : Faque là, j’étais à l’hôpital, parce que j’avais les amygdales coincés comme ça, pis là, ça a pris 12 heures avant qui me voient, y m’ont mis dans un genre de sas, pis un moment donné, le médecin est passé pis y m’a dit : « je pense qu’on vous a oublié ». Finalement, y’é arrivé avec un dossier pis y’avait l’air super angoissé pis là y me dit : « est-ce que ça fait longtemps que vous vous sentez comme ça »? J’étais comme « HEIN!!! BEN JE SAIS PAS, 3 JOURS ». Pis là, moi en tant que bonne hypocondriaque, je me dis : « ça y est, j’ai un calice de cancer, j’ai 30 ans, pis c’est fini ». Pis là, y’a regardé le dossier, pis y’a souri, pis y’a dit « Ah! Mais vous n’êtes pas B***** B******! ».

Guillaume rit.

GL : Y’a comme quelque chose avec ton nom, y’a comme une malédiction. Les gens t’appellent pas par ton nom. As-tu remarqué?

MC : Ben là, c’est plus toi qui remarques. Tu m’envoies toujours des captures d’écran.

GL : Mais c’est tellement drôle! Pourtant ton nom est tellement simple à dire mais on dirait que ça rentre pas dans tête au monde.

MC : C’t’a cause du « KE ».

GL : Tu penses?

MC : Ben oui. « KRI », « CHOKRI », le cerveau occidental capote. Y’a peut-être une affaire dans la sonorité qui crée directement une dyslexie chez les gens. Les gens enregistrent pas le nom, ne sont pas capable. Des fois y disent « crachi ». Y sont tout le temps approximatifs.

GL : Ben oui, mais c’est 4 syllabes, concentrez-vous, vous allez être capable, gang.

MC : Mais toi, ça fait dix ans que tu me connais.

GL : Ben imagine plutôt que je suis Claude Robinson pis que je doive annoncer que t’as gagné un prix pour ton film pis là je dis « Manou Chakra » devant 700 personnes. C’est extraordinaire! Y s’est trompé dans toutes les syllabes! Y t’a appelé Manou Chakra! C’était tellement un beau moment!

MC : C’est l’histoire de ma vie.

Ensuite, ils changèrent de sujet et revinrent ensemble sur Occupation Double Bali et leurs candidats préférés, et réussirent même à faire un parallèle intellectuel douteux entre l’ambiance dans la maison de candidats et la pièce Huis Clos de Jean-Paul Sartre : comme quoi, toute est dans toute.

[1] Voir la bande-annonce du film en français pour en comprendre toutes les subtilités :

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