Mon bébé est laid

Les bébés sont-ils tous beaux? Dans le monde rose licorne des nouveaux parents, « non » est une réponse digne d’un hérétique bon pour le bûcher. Sous la lumière cruelle de la plate réalité, il arrive toutefois qu’un nouveau-né ressemble davantage à une méduse aux tentacules gélatineux qu’à un mignon chérubin tombé du paradis. C’était même le cas d’un certain acteur aujourd’hui considéré comme l’un des sex-symbols du Québec…

Parmi tous les tabous qui résistent à l’usure du 21e siècle, la laideur d’un bébé est l’un des plus férocement ancrés dans notre monde. Un internaute américain qui a essayé de répertorier les nourrissons les plus moches – une sorte d’UglyPeople pour la prématernelle – l’a appris à ses dépens après avoir été inondé de commentaires haineux. « S.V.P., arrêtez de vous plaindre, supplie-t-il. Je comprends, tous les enfants sont mignons. Je comprends. Arrêtez. » Et malheur à celle qui avoue sur un forum de mamans que son bébé ressemble à un bâtard né d’une nuit de brosse entre Gollum et la blonde de Napoléon Dynamite. « Mon coeur se sert tellement quand j’entends dire qu’un bébé est moche que j’en ai la larme à l’oeil, répliquera une lectrice courroucée. Un bébé, c’est si pur, si innocent… »

Si la beauté était une guerre, les bébés en seraient la trêve.

Jonathan le sait très bien. En sortant du ventre de sa mère il y a un peu plus de vingt ans, ce jeune homme avait un double menton, des bourrelets sur chaque articulation et deux yeux maladroits plantés au milieu d’une grosse face dodue. « J’étais tellement gras qu’on me donnait une bouteille d’eau avant chaque boire pour me faire maigrir », dit-il. Or, même s’il était au régime avant sa première percée de dents, Jonathan jure que sa famille n’a jamais voulu admettre qu’il avait le charisme d’un amas de poutres effondrées parmi les crevasses d’une grande artère de Montréal. « Personne n’aurait osé faire de jokes sur mon apparence, dit-il. Surtout pas devant ma mère. »

Aux yeux de maman, l’affreux brouillon qu’était bébé Jonathan devenait un chef-d’oeuvre d’une beauté aveuglante.

Le plus laid, le plus rejet

Le préjugé favorable des parents envers leur rejeton a été maintes fois étudié par les chercheurs. L’anthropologue américaine Sarah Blaffer Hrdy a démontré que, contrairement à nos cousins les gorilles, nous avons une tendance naturelle à protéger et à chouchouter les nouveaux-nés de notre race. Les adultes seraient génétiquement et socialement programmés à considérer tous les bébés comme jolis, comme ils sont entraînés à saliver quand ils sentent l’odeur du steak sur le barbecue. Simple question de survie.

Mais d’autres études, plus controversées, ont de quoi faire rougir de honte la plus subjective des mères. Si le côté gauche de notre cerveau est en effet bâti pour faire fondre notre coeur à la vue d’un minihumain, la rationalité du côté droit prend parfois le dessus à la vue d’un bébé laid.

Une équipe de chercheurs israéliens a notamment découvert que 70 % des bébés victimes de violence corporelle ou abandonnés ont au moins une malformation physique sans impact sur leur santé autre qu’esthétique. Les parents, ont-ils conclu, sont plus prompts à donner leur rejeton à la crèche s’il a une face à fesser d’dans.

L’idée de l’amour inconditionnel d’une mère pour son poupon a aussi été mise à mal lors d’une autre étude menée il y a deux ans par le docteur Igor Elman, de l’hôpital McLean, aux États-Unis. Le chercheur a demandé à 27 sujets (13 hommes, 14 femmes) d’évaluer la beauté de 80 bébés, dont 30 avaient une malformation au visage. L’analyse de leurs réponses a démontré que les femmes étaient plus disposées que les hommes à rejeter un bébé laid. « Les mères sont plus intéressées à élever un enfant beau et en santé », résume-t-il dans la présentation de son étude.

L’amour maternel ne serait pas la seule carence du réservoir émotif des bébés oubliées par la déesse Vénus. « Quand on est laid, tout est plus difficile, nous a écrit Caroline Demers, jadis elle-même une petite poupoune au look atypique. On doit travailler plus fort pour prouver qu’on est aussi bon que les autres. Le comportement des autres est plus cruel à notre égard, le contact avec de nouvelles personnes est plus ardu. »

Une recherche menée en 2005 confirme ces observations. Le docteur Andrew Harrell, affilié à l’Université de l’Alberta, a fait sauter un pétard médiatique en observant 400 enfants et leurs parents dans un supermarché. Il a évalué avec son équipe l’apparence physique des gamins selon une échelle de 1 à 10 et a ensuite noté le comportement des adultes envers eux selon une série de critères. Conclusion : les bébés jugés « laids » reçoivent en moyenne beaucoup moins d’attention des adultes que ceux classés comme « beaux ». Les laiderons, en somme, sont plus susceptibles d’être rejetés que les beautés. « La plupart des gens sont choqués quand on leur dit que l’apparence est un facteur dans l’amour des parents, a expliqué le professeur au journal de son université. Ils ne pensent pas que c’est vrai. Si vous leur donnez un questionnaire, ils vont répondre ”Non, j’aime tous mes enfants et je n’en discrimine aucun sur la base de son apparence ”. Mais ma recherche a montré qu’en vérité, cette discrimination existe bel et bien. »

Quand on parle de bébés, la dichotomie entre les yeux du coeur et ceux de la raison semble aussi large que les poussettes de chez Rose ou Bleu. Nous les aimons d’instinct et notre savoir-vivre nous empêche de juger à voix haute leur apparence physique. Mais enfoui au fond de notre inconscience se cache une petite voix plus raisonnable qui, elle, voit les choses comme elles sont : certains bébés sont si laids qu’ils pourraient donner des cauchemars à Freddy Krueger.

«Ton bébé a l’air d’un gremlin»

Si les nouveaux parents sont incapables d’admettre que leur petit amas d’os a l’air d’un Gremlin qu’on a douché et nourri après minuit, les professionnelles de la santé – genre infirmières et éducatrices – ont un regard plus objectif. « Quand on dit au papa et à la maman qu’ils ont le plus beau bébé de l’hôpital, on ne le pense pas nécessairement », m’a raconté une amie infirmière.

Dans leurs cours, les éducatrices spécialisées apprennent même à ne pas avoir de biais favorable envers le plus joli spécimen de leur horde. « S’enticher du plus beau du groupe est une faute classique du métier, m’a expliqué une ancienne éducatrice. Mais il faut toujours se rappeler de répartir notre attention équitablement sur tous les bébés sous notre responsabilité. »

De toute façon, les poupons dont le visage est digne d’orner la pochette d’un album black métal ne sont pas nécessairement condamnés à perpétuité. « L’évolution de leur apparence est totalement imprévisible, dit Denis Blanchette, propriétaire de l’agence de casting Girafe, dont le porte-folio répertorie une centaine de poupons. Avant deux ans, les bébés sont comme à l’adolescence. Leurs traits vont énormément changer avec la croissance et le résultat final est aléatoire. Le bébé à la tête bien ronde et aux belles joues roses peut devenir un enfant très laid, et l’inverse est aussi possible.»

Contrairement à ce qu’on peut en penser, donc, plusieurs deviennent de jolis adultes aux dents bien droites.

C’est le cas de l’acteur Guillaume Lemay-Thivierge. Celui qui affichait un torse découpé au couteau sur les posters de Nitro était, selon l’aveu même de son père, un garçonnet ” pas beau tout de suite ”. « Il n’était pas avantagé par la nature, se souvient François Thivierge dans un éclat de rire. Très maigre, osseux, le nez saillant. On l’appelait le Petit monstre. » Il a fallu que les médecins règlent un problème de santé quelques mois après sa venue au monde pour que Guillaume reprenne un poids et des formes normales. Aujourd’hui, les lectrices d’Écho Vedettes le placent parmi les trois gars les plus cutes de la province, aux côtés de Stéphane Rousseau et de Roy Dupuis. « Ça montre qu’il y a de l’espoir », rigole François Thivierge.

Son fils partage cette opinion. « La tendre enfance est une étape qui n’a pas nécessairement d’incidence sur le futur, dit-il. Les humains se transforment d’une année à l’autre; il ne faut pas accorder trop d’importance aux choses qu’on ne peut pas contrôler, comme son apparence physique. »

Même chose pour Jonathan, lui aussi devenu un jeune homme à la silhouette tout ce qu’il y a de plus normale. « J’ai montré ma photo de bébé à mes collègues au party de Noël et ils étaient crampés, dit-il. Ils n’en revenaient pas que ce soit moi! Je ne me ressemble pas. »

A-t-on pour autant le droit de dire à de nouveaux parents que leur fillette a le nez croche d’une sorcière ou les bras d’une pieuvre monstrueuse? Ça dépend du contexte, croit François Thivierge, qui a fait face à ce genre de commentaires avec Guillaume. « C’est dur, avouer à un ami que son bébé n’est pas beau. Le ton utilisé est très important. Si c’est affectueux et sans méchanceté… Je crois que c’est quelque chose qu’on peut avouer. En faisant attention au choix des mots, bien sûr. »

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