Michel Beaudry ou l’art adroit de s’exhiber le pénis avec classe

Retour sur la fameuse chronique du bonhomme et sur les limites de l’humour en compagnie des Pic-Bois.

Retour sur la fameuse chronique du bonhomme et sur les limites de l’humour en compagnie des Pic-Bois.

Je dois vous avouer un truc : ce n’est pas le billet d’humeur sur les Femen de Michel Beaudry qui m’a le plus choqué, mais bien les justifications le suivant.

J’imagine que le fait que je n’appartiens pas au sexe qui se ferait peloter par le gardien de sécurité lubrique mis en scène par Beaudry explique le fait que son pavé m’a davantage fait grommeler que hurler, mais j’ai quand même bondi lorsque le chroniqueur en a rajouté pendant son entrevue avec Benoit Dutrizac vendredi dernier. Sur les ondes du 98,5 FM, l’humoriste a balayé tout simplement du revers de la main les accusations de sexisme faisant presque l’apologie de l’agression sexuelle (pour reprendre l’intervention de la Fédération des femmes du Québec). « C’est de l’humour, hein. Faut pas venir fou avec ça. Il n’est pas question d’agression sexuelle (…). C’est un texte humoristique. À partir du moment où l’on comprend ça, on a tout compris », a-t-il lancé tout bonnement avant d’ajouter que « C’est sûr que si l’on veut lui donner un sens grave, on peut ». Pas que j’espérais un chapelet d’excuses du bonhomme, mais qu’il se détache de ses élucubrations aussi facilement – allant même jusqu’à dire qu’il ne considère que les commentaires positifs face à son texte – m’a habité pendant tout le week-end.

C’est moi ou l’humour (ou le fameux « second degré ») a le dos large ces jours-ci?

N’étant pas un pro de l’humour, j’ai tenté de répondre à cette question en compagnie d’humoristes qui, comme par hasard, font dans la blague souvent salée : Dom Massi et Maxime Gervais du duo Les Pic-Bois.

«C’est rare qu’on “décide” de dépasser les limites», tranche Maxime lorsqu’on revient sur le matériel plus osé du projet. Dans le plus récent spectacle du groupe, par exemple, des farces sur les maladies mentales côtoient un sketch récurrent mettant en vedette un dildo beau parleur ainsi qu’un morceau de bravoure où Massi – en pédagogue nous expliquant le corps humain –  se retrouve les bijoux à l’air. « Ça nous vient “organiquement”, j’dirais. C’est là que nos sketchs nous mènent », ajoute justement le dernier.

Mais attention. Bien que ces humoristes disent autant s’inspirer de Meunier et Ionesco (pour citer les classiques), mais aussi du côté provocateur de South Park et du punk rock, Les Pic-Bois empruntent un refrain semblable à celui de Beaudry lorsqu’ils assurent qu’ils ne veulent pas choquer à tout prix. « Et je pense que c’est pour ça que notre humour passe bien », fait valoir Gervais en reprenant par exemple l’épisode de la verge de Massi. « Ça aurait pu n’avoir aucune classe. Ce qui aide (à rendre ça comique), c’est qu’on ne met pas ça en scène comme si on lançait une brique dans la face du public. On le prend un peu par la main. » Massi en rajoute : « On mentionne que, comme se montrer le pénis à la veille de la trentaine serait pas mal cave, on va couper la scène… pendant que le personnage le fait quand même! Ça démontre au public que nous sommes conscients que ça ne devrait pas se faire, mais qu’on le fait parce ce que, justement, c’est épais… sans le faire d’une façon agressive ou juste vulgaire. » Puis – avouons-le – la scène est très drôle!

Et c’est justement là – si j’en crois mon entretien avec les Pic-Bois – où Beaudry échoue lamentablement.

Bien que Massi et Gervais croient que tous les sujets peuvent donner un bon numéro d’humour (« il n’y a pas de mauvais sujets, mais il y a des mauvais timings! », confiera Massi), ceux-ci ne se sentent pas à l’aise avec du matériel carrément vulgaire et ne se seraient jamais risqués dans un délire semblable à celui du chroniqueur. Pire encore, ce dernier aurait dû, lui aussi, lancer la serviette tant qu’à envoyer un gag bâclé de la sorte. « C’est toujours une question de contexte », tranche Maxime. « Dans le cas de M. Beaudry, le contexte n’était pas approprié, surtout lorsqu’on considère ce qu’il est et ce qu’il fait habituellement. »

En effet, bien que Michel Beaudry ait fait valoir en entrevue qu’il fait dans le matériel du genre depuis des années, une lecture – même paresseuse – de son corpus laisse transparaître une certaine portée vers le gag sportif ou encore le jeu de mots qui tombe à plat. Ainsi, de voir un chroniqueur expérimenté et docile se livrer – soudainement et sans prévenir – à une envolée aussi subversive dans un quotidien assez grand public, merci (et non pas dans un cabaret d’humour enfumé… des années 50 pendant qu’on y est) avait bel et bien de quoi faire badtripper. « Il n’y avait aucun moyen de déceler un second degré là-dedans », renchérit Massi. Puis, Gervais revient à la charge : « Et il n’y avait aucune considération pour les manifestantes dont il était question non plus. »

On ne va pas se leurrer : c’était incroyablement « mononc’ » comme gag… tout comme les explications rébarbatives derrière celui-ci. On lui donnera ça: M. Beaudry est constant.

Pendant qu’on y est…

La houle soulevée par cette chronique était justifiée, certes, mais qu’en est-il des réactions autour du fameux gag de Cedrika de Mike Ward (qui était, en fait, dirigé vers Revenu Québec) ou encore du « jab » de Guillaume Wagner envers Marie-Élaine Thibert? Est-ce que, des années après les affres de RBO et Croc, le public québécois ne serait pas devenu un peu douillet lorsqu’il est question d’humour croquant?

Bien que des événements en marge comme le ZooFest remportent un certain succès et que des comiques de champ gauche – Sexe Illégal, par exemple – rejoignent un public de plus en plus grand, les Pic-Bois martèlent quand même que notre couenne collective est devenue un brin sensible lorsqu’on jase de rigolade. « Je me rappelle d’un épisode de C’est juste de la TV où Martin Petit mentionnait son amour de South Park. Liza Frulla s’était emportée en lui répondant qu’une telle émission n’avait pas sa place », se rappelle Massi. « Je peux comprendre qu’elle n’aime pas ça, mais de là à refuser son existence! » Maxime abondera dans le même sens. « T’sais, les Denis Drolet, ça a pris sûrement 10 ans avant que le public comprenne bien de quoi il en retournait. Gilbert Rozon a déjà dit à Mike Ward qu’il serait riche en faisant carrière aux États-Unis, mais que son truc ne lèverait jamais au Québec. Mike s’est entêté et ça a finalement débouché. Il y a toujours une place pour l’humour subversif, mais ça prend du temps et du talent pour la prendre. »

Bref, le constat n’était pas aussi sombre que je le prévoyais. L’humour local a bel et bien le dos large, mais c’est surtout pour dévier bon nombre de commentaires négatifs à son endroit, car il y a quand même une relève talentueuse ET subversive qui porte son étendard… alors que des vieux routiers dans le domaine s’enfargent royalement en se lançant dans des gags plus cochonnés que cochons et que même certaines recrues mal avisées éviteraient.

Riez jeunesse, j’imagine.

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