Pierre-Nicolas Riou

Mes amis, mes amours…

Dernièrement, ma grande amie de toujours, ma presque sœur, Laura, était invitée par les RoseMomz à écrire ici, sur ce blogue. Sa chronique commençait par : « Aujourd’hui, je suis Mom, mais toujours pas Rose (ce n’est pas l’envie qui manque!). » Pour ma part, il s’agit de l’inverse. J’entame donc ce billet par : Aujourd’hui, je suis Rose, mais je ne serai jamais Mom (et ce n’est pas faute d’avoir essayé!).

Je suis devenue une Rosemontoise à condo suite à une rupture d’une relation de 10 ans. En fait, pas immédiatement. J’ai d’abord été hébergée à gauche et à droite. Sur la Rive-Sud, dans l’ouest de l’île, sur le Plateau, dans Petite-Patrie. J’ai alors pu pleinement mesurer ma chance d’avoir des relations amicales aussi généreuses, solides et sincères. Il faut dire que j’ai toujours accordé beaucoup de temps à nourrir ces relations. L’ex me le reprochait d’ailleurs, critiquant le fait que je ne restais pas assez souvent avec lui. À le regarder ne rien faire…

Après avoir été plusieurs mois SDF, donc, je suis devenue seule propriétaire d’un haut de triplex sur une des plus belles rues du quartier. Rêve que je n’avais jamais vraiment chéri, contrairement à plusieurs gens de mon âge. Je m’étais plutôt vue dans une grande maison de campagne, ornée d’une immense galerie blanche, posée sur un terrain vert infini où couraient à en perdre haleine enfants et animaux. Je m’étais imaginée dans un tel environnement parce que… l’ex nous y imaginait. Mais c’était son rêve, pas le mien, ai-je réalisé bien après. L’ayant suivi dans son projet d’émigration rurale, je n’ai pas supporté l’isolement. Et comme aucun embryon – malgré plusieurs années d’essais infructueux – n’avait voulu de mon nid, j’ai tout largué. Adieu veau, vache, cochon, couvée. Suis partie avant de mourir d’ennui. Ou de mourir tout court.

Comment avais-je pu nier aussi longtemps que j’étais une indécrottable urbaine?

Je suis donc redevenue Montréalaise. Et parce qu’au cours des dernières années, la majorité de mes amies avaient emménagé dans le quartier Rosemont, je les ai tout bonnement imitées. Je n’avais plus de cocon familial, or il me fallait tout de même un clan. J’ai l’âme grégaire.

Je suis amie avec Émilie des RoseMomz depuis plus de 25 ans maintenant. Un véritable coup de foudre d’amitié réciproque survenu à 13 ans lors d’un camp scolaire. Je ressens pour cette femme un amour inconditionnel; un sentiment qui n’a fait que croître au cours des années. Même si à 16 ans, j’ai sorti avec LE gars de qui elle était follement amoureuse, même si à 17, j’ai ignoré son ennui chronique dans l’appartement que l’on a partagé dans la grande ville, même si jeune adulte je ne l’ai pas soutenue convenablement alors que son père était gravement malade, même si elle est devenue Mom et a eu bien d’autres (pré)occupations… cette fille à l’intelligence émotionnelle sans pareil a toujours été là pour moi et le plaisir de nous voir est constamment renouvelé. On s’est rapprochées encore davantage lorsqu’elle a quitté le père de ses filles. Elle avait besoin de se changer les idées les soirs où les petites se trouvaient chez lui et comme j’avais affreusement souffert d’absence d’activités stimulantes dans le fin fond de mon bois, je voulais m’imprégner du plus d’offres culturelles possibles. On s’est alors mises à sortir ensemble fréquemment dans notre quartier et dans ceux adjacents à la recherche de divertissements et d’hommes… tant qu’à faire.

Elle en a trouvé un. Un vrai. J’en ai trouvé plusieurs. Des faux.

Pas que j’aie voulu les accumuler. Au contraire. Je suis une amoureuse conservatrice. J’y ai cru au modèle traditionnel. Je souhaitais être vieille à côté de l’autre, je m’y suis vue souvent souriante. Plissée, mais heureuse. Ratatinée, mais bien. Malgré tous mes efforts, ça n’a pas fonctionné ni avec l’ex ni avec les Pierre Jean Jacques connus ensuite. J’ai entendu, ces dernières années, un terrible éventail de discours égocentriques et subi mon lot d’abandons inattendus.

Enfin, le printemps passé, j’ai fini par rencontrer quelqu’un aussi. Qui a un enfant et n’en veut pas d’autre. (C’est ok. De toute façon, avec le temps et les échecs, j’ai renoncé : je ne serai jamais Mom.) Quelqu’un de présent. D’engagé. De volontaire. Quelqu’un qui a envie de faire des choses. De bouger. De sortir. Quelqu’un qui sait voir le beau à des endroits où je n’aurais pas regardé. Quelqu’un avec qui je cuisine bien. Avec qui je bois bien. Qui embrasse et étreint bien. Quelqu’un avec qui, vite,  j’ai eu envie de voir le monde et de partir en voyage. Ce que nous avons fait donc au cours de l’hiver.

Mais l’aventure n’a pas été exactement comme je l’aurais voulu. Un soir, dans la grande noirceur de notre chalet chilien, couchée auprès du novio, à quelques kilomètres du volcan à côté duquel nous avions élu domicile, je me suis sentie imploser. Je ne savais plus ce que je faisais là, avec cet homme que je ne reconnaissais plus maintenant, que je trouvais affreusement distant. (Où était-ce moi qui creusais le sillon?) La chaleur qui envahissait ma poitrine me brûlait littéralement, et seules les larmes pouvaient éteindre ce feu intérieur. Quoi de plus triste que de pleurer en silence dos à l’autre qui sommeille. (Je l’ai si souvent fait.)

En pleine nuit, j’entendais, mêlé aux jappements diaboliques de la meute de huskies qui se trouvait dehors, ce hurlement incessant dans ma tête : Est-ce je finirai un jour par me sentir aimée?

La panique s’emparait de moi. Est-ce que j’étais condamnée à errer en solitaire pour le reste de mon existence? Vieille zombie sans enfants, sans amour.

Puis, tranquillement, tout est redevenu clair. La brume qui obstruait ma vue s’est dissipée. Je n’étais pas seule. Je ne l’avais jamais été. Même loin, ils étaient là. Ceux de mon enfance. Ceux de mon adolescence. Mes deux merveilleuses amies du cégep. Celles connues à l’université. Ceux de mon travail, dont mon âme frère.

Mes amis. Mes amis sont présents. Toujours. À tous moments. À travers toutes mes joies et toutes mes peines. J’ai l’essentiel.

Et c’est à côté d’eux que je vieillirai. Plissée, mais heureuse. Ratatinée, mais bien.

Chérine, invitée des RoseMomz

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