Mère seule

je veux juste te dire que wow

Allô. Maman toute seule, maman monoparentale, on dit. Maman qui mère sans épaules sur lesquelles t’écraser, sans oreilles qui peuvent recevoir ton trop-plein, tes inquiétudes, tes joies aussi, devant l’ensemble des situations auxquelles tu es confrontée.

C’est la fête des Mères, dimanche, vas-y avoir des brunchs, des mimosas, des fleurs, sans doute, dans bien des maisons. Les familles vont se regrouper pour souligner le généreux, le constant, la présence et autres qualités maternantes qui font qu’on se retourne souvent vers sa mère, dans vie. On va prendre le temps de les remercier, ces mamans, de s’en occuper, de les alléger de certaines tâches, peut-être. On va vouloir qu’elles se sentent appréciées, elles en font pas mal encore, on va se le dire. Et aujourd’hui, c’est beaucoup à toi, juste à toi, que je veux parler, mère qui se démène, d’une certaine manière, un peu plus que les autres.

Leurs sourires avant tes besoins.

Tu penses seule à l’épicerie, aux collations, aux lunchs, aux devoirs, aux vêtements, aux activités, aux bains. Tu te lèves avec eux, les bordes, le soir, et fais le ménage, après, ou pas en t’en voulant, probablement. Tu rentres les sacs d’épicerie, sors les poubelles, gères les crises, fais des bulles dans ta cour arrière pour les faire sourire. Tu les trimballes partout, te préoccupes de l’argent dans ton compte en banque, mais des fois tu t’en calices aussi tu les amènes au cinéma pis vous mangez un gros popcorn même si tu le sais que tu vas te priver d’une affaire ou deux, d’un repas ou deux. Leurs sourires avant tes besoins. Les rendez-vous chez le médecin, le dentiste, les cours de l’un, de l’autre, les rencontres de parents. Ta vie au travers.

Des fois, peut-être que t’as le goût de toute laisser ça là. De te sauver. De ne pas revenir. Des fois, peut-être que tu cries. Que tu pleures. Que tu t’impatientes. Que tu t’en veux. De tout ça. T’aurais voulu ton portrait de famille avec pas de trou. Tu voudrais de l’air. Tu voudrais de l’espace. Des fois, en secret, tu doutes de tes forces, de ce que tu peux prendre de plus, faire de plus. Ton insécure, une écorchure de plus au quotidien.

Je voulais te dédier mes mots de fête des Mères, de cette année. Moment de bienveillance d’une mom à une autre.

Sauf que. Tes p’tits. Tes cœurs pas dans ta poitrine. Y te font rire et sourire et sont souvent la raison pour laquelle te lever, le matin, c’est une affaire qui a de l’allure. Qui te tente. Tu vas les voir exister, y vont te raconter leur vie, te faire un dégât, rouler vite en vélo, réussir une pirouette dans la piscine, avoir des bleus. Tes yeux vont être pleins de ça. Eux. Leur existence qui te détourne un peu le regard de la tienne ou qui la magnifie, c’est selon. Votre existence comme un tout qui se tient et palpite. Un organique.

Bonne fête des Mères parce qu’à l’année longue, tu portes seule tes petits humains.

Je voulais te dédier mes mots de fête des Mères, de cette année. Juste à toi. Moment de bienveillance d’une mom à une autre. Te dire que je te trouve bonne. Je le sais que tu l’oublies, des fois, ou que ça glisse loin sous le tas de tes priorités. T’as pas trop le temps de t’arrêter pour te flatter l’estime. Je ne dirai pas que tu devrais le faire, tu sais déjà pas mal ce que t’as à faire. Je vais juste me permettre de te souhaiter un moment aux toilettes, seule, ou une douche, chaude et presque longue, un café qui fume, un gros collage sur le divan dans une doudou avec leurs petites mains dans les tiennes. Je vais aussi te dire que j’espère que t’as la chance d’avoir des ami.e.s qui te permettent de ventiler, sur lesquel.le.s t’effouarer ou qui te font une sauce à spaghetti, des fois. Et je veux surtout te dire que je suis pleine d’admiration. Je le sais que c’est à la fois ben beau et ben difficile et ben doux et ben rude. Faut s’avoir de l’indulgence.

Fa’que. Bonne fête des Mères parce qu’à l’année longue, tu portes seule tes petits humains, tu leur tiens le cœur et le souffle, et que ça vaut tout le wow du monde.

Pour lire un autre texte de Véronique Grenier: «Pleurer avec les agresseurs».

Professeure de philosophie, cœur le kitsch et les années 80, essaie de faire du quelqu'un de sa progéniture. Déteste les demandes à l'Univers.

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