Rupi Kaur

Les menstruations, la TPS et vous

Alors que 2014 s’est vue consacrée “l’année des menstruations” par les médias suédois et qu’elle a vu naître le hashtag #TamponTax un peu partout en Europe, 2015 sera-t-elle celle où l’on brisera enfin le tabou menstruel? Peut-être pas, mais force est tout de même de constater que jamais nos mensuels écoulements ne furent autant médiatisés.

Le mois dernier, l’artiste torontoise Rupi Kaur devenait célèbre pour avoir bravé Instagram et sa pudibonde décision de censurer la photo d’une femme dont les pantalons et le drap étaient souillés de sang.

thank you @instagram for providing me with the exact response my work was created to critique. you deleted a photo of a woman who is fully covered and menstruating stating that it goes against community guidelines when your guidelines outline that it is nothing but acceptable. the girl is fully clothed. the photo is mine. it is not attacking a certain group. nor is it spam. and because it does not break those guidelines i will repost it again. i will not apologize for not feeding the ego and pride of misogynist society that will have my body in an underwear but not be okay with a small leak. when your pages are filled with countless photos/accounts where women (so many who are underage) are objectified. pornified. and treated less than human. thank you. ⠀⠀⠀⠀⠀⠀ ⠀ ⠀⠀⠀⠀ ⠀⠀⠀⠀ ⠀ ⠀⠀⠀ ⠀ this image is a part of my photoseries project for my visual rhetoric course. you can view the full series at rupikaur.com the photos were shot by myself and @prabhkaur1 (and no. the blood. is not real.) ⠀⠀⠀⠀⠀⠀ ⠀ ⠀⠀⠀⠀ ⠀⠀⠀⠀ ⠀ i bleed each month to help make humankind a possibility. my womb is home to the divine. a source of life for our species. whether i choose to create or not. but very few times it is seen that way. in older civilizations this blood was considered holy. in some it still is. but a majority of people. societies. and communities shun this natural process. some are more comfortable with the pornification of women. the sexualization of women. the violence and degradation of women than this. they cannot be bothered to express their disgust about all that. but will be angered and bothered by this. we menstruate and they see it as dirty. attention seeking. sick. a burden. as if this process is less natural than breathing. as if it is not a bridge between this universe and the last. as if this process is not love. labour. life. selfless and strikingly beautiful.

A photo posted by Rupi Kaur (@rupikaur_) on Mar 24, 2015 at 9:02pm PDT

Au même moment, des groupes activistes britanniques, français et australiens enjoignaient leurs gouvernements respectifs d’éliminer les taxes de vente sur les produits dits “d’hygiène féminine”. Bien sûr, le Canada n’est pas en reste puisque oui, mesdames, vous devez payer de la TPS et de la TVQ sur ce que vous utilisez pour endiguer chaque mois les flots de la Mer Rouge. Pourquoi? Parce qu’à mots couverts, le Canada considère vos tampons et autres Diva Cups comme une fantaisie, un luxe, bref, un produit non-essentiel.

– Ouf, quelle semaine de dingue… j’ai vraiment besoin de décompresser.

– Veux-tu qu’on aille au spa?

– Hum, non, j’ai vraiment besoin de me payer un petit luxe. Je pense plutôt que je vais m’insérer un tampon dans la madame.

C’est ici qu’intervient le collectif Canadian Menstruators, un groupe féministe composé de personnes originaires de Toronto et de Montréal et ayant une dent contre la taxation discriminatoire (Judith Lussier en avait d’ailleurs parlé un peu plus tôt cette année). “Acheter des tampons, des serviettes sanitaires, des coupes menstruelles ou des protège-dessous n’est pas optionnel”, peut-on lire sur leur site Web, “puisque ces produits font partie intégrante d’une vie sociale normale pour les personnes qui sont menstruées”. 

Vers la fin du mois de janvier dernier, Canadian Menstruators a donc lancé une pétition en ligne et en version papier afin de convaincre le gouvernement conservateur de ne plus appliquer de TPS sur lesdits produits. Au moment d’écrire ces lignes, le groupe avait recueilli 63 550 signatures. 

L’essentiel (c’est d’être aimé)

Pourquoi taxer certains produits et pas d’autres? Les produits qui sont exempts de taxe fédérale le sont généralement parce qu’ils furent considérés “essentiels” par les honorables monsieurs qui, jadis, se concertèrent pour coucher la loi sur papier. Par exemple, les médicaments d’ordonnance ainsi que plusieurs aliments que l’on trouve au supermarché ne sont pas taxables – si vous vous sentez d’attaque et/ou que vous prenez votre pied à la lecture de textes législatifs, la liste extrêmement détaillée des critères se trouve ici.

 
L’édifiant exemple des fictifs craquelins Crousticraque se trouve dans la Loi fédérale sur la taxe d’accise, plus précisément dans la section “Grignotines”, Ann. VI, part. III, al. 1f), point 58.

Des exemples de produits essentiels?

  1. Nutella (et autres tartinades au chocolat)
  2. Cerises au marasquin
  3. Gâteau de mariage (“pourvu qu’il s’agisse d’un aliment destiné à la consommation humaine et fourni par un décorateur de gâteaux”, précise la législation)
  4. Sperme (bien que ça ne soit pas précisé, j’imagine qu’il doit être acheté à des fins reproductives. À moins que ça aussi, ça ne doive être destiné à la consommation humaine. Allez savoir.)

Cette courte liste nous permet de saisir en essence ce qu’est un produit de base, du moins selon la définition qu’en donne le Canada. Pourquoi alors ne pas éliminer la taxe sur les produits menstruels, n’est-ce pas là une simple question de gros bon sens? N’est-ce pas là un sujet qui n’attirera aucune polémique?

Que nenni: plusieurs personnes s’opposent ouvertement (ou sous le couvert de leurs avatars Web) à ce que l’on cesse de taxer ces produits. En rafale, quelques arguments en défaveur du projet de loi, glanés ci et là sur les réseaux sociaux:

Et le papier de toilette? Si le papier de toilette est taxable, les tampons devraient l’être aussi.

Sachez que les produits d’incontinence ne sont pas taxables. Pourquoi? Parce que personne ne choisit de faire dans ses culottes. Même chose pour les menstruations. Bien sûr, il serait pertinent d’étendre la logique et de supprimer la taxe sur le papier hygiénique, et comme plusieurs l’ont suggéré, sur les contraceptifs de toutes sortes. Le combat serait tout à fait légitime. Reste que les produits d’hygiène féminine sont utilisés – force est de le répéter – seulement par les personnes qui ont leurs règles, ce qui fait qu’ils demeurent à ce jour le seul exemple de produit essentiel destiné à seulement un sexe qui soit taxé.

Arrêtez donc de chiâler, ça n’est pas comme si ça vous coûtait si cher que ça.

Selon Canadian Menstruators, en 2014 seulement, les femmes canadiennes auraient déboursé près de 520 millions $ en produits menstruels de toute sorte. Ce qui veut dire que, sans compter ce que les gouvernements provinciaux ont empoché, la simple TPS sur les tampons et autres maxi-pads a rapporté au gouvernement fédéral plus de 36 millions $. Je répète: en un an seulement.

La reine VS les serviettes sanitaires 

En 2013, la députée néo-démocrate Irene Mathyssen avait déjà déposé le projet de loi C-282 pour tenter – en vain – d’exempter de TPS les produits menstruels. Pour voir en quoi consiste le projet de loi, on peut se rendre sur le site du Parlement (ne serait-ce que parce que ça fait quand même un petit feeling de lire dans la même phrase “Sa majesté Elizabeth II” et “serviettes sanitaires”). 

C’est à Mme Mathyssen que seront remises toutes les signatures recueillies, afin que la pétition puisse être déposée à la Chambre des communes le 1er mai prochain. Vous devez donc vous hâter: vous avez jusqu’au 27 avril pour joindre votre voix à celles des Canadian Menstruators et des personnes qui les supportent.

Et dans l’éventualité où les demandes de dizaines de milliers de Canadiennes et de Canadiens n’émeuvent pas la ministre du Revenu national Kerry-Lynne Findlay, je nous propose, telles des Lysistrata des temps modernes, de littéralement nous servir de notre sexe faible afin de protester contre ces politiques discriminatoires. Je ne vous encouragerai pas à cuisiner des biscuits au sang menstruel pour nos élus conservateurs, ni même à leur jeter des sorts hoodoo en oignant des chandelles de vos fluides utérins. Non.

Advenant un échec, j’inviterai plutôt toutes les intéressées à me suivre pour un sit-in version “pas de serviette sanitaire” sur les belles chaises rembourrées du parlement.

Changeons le monde, une tache à la fois.

Pour lire un autre texte de Marie E. Lefebvre: Utiliser la pyrotechnie contre la transphobie.

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