Germain Barre

Manon Grenier et le jeu d’évasion

Pour le temps des Fêtes, Manon se rend à Thedford Mines avec ses amies Danielle et Renée. Les trois amies s’apprêtent à participer à une activité dont personne ne sortira indemne. Les masques tomberont et les couteaux voleront bas.

En plus d’avoir le coude qui lève

Renée Drainville a le pied pesant

Dès qu’a se retrouve derrière le volant

A se met à nous faire des monologues

Sans queue ni tête :

« J’prends pu la peine de faire mes angles morts

J’me dis advienne que pourra

Pis je change de voie

Mes angles sont peut-être morts

Mais moé j’suis vivante »

Je ravale mon envie de lui dire

Que y’a moyen de se faire des thrills

Sans mettre ses passagers en péril

Anyway on est presque arrivées

Danielle a réservé

Pour un jeu d’évasion

Elle a gagné des coupons

Dans une tombola au bureau

LA DESCENTE

Ça se donne à Thedford Mines

La bâtisse est vieille et décrépie

L’employée qui nous accueille aussi

Après avoir pris notre argent

À nous fait enfiler

Un suit d’explorateur

Pis des lampes frontales

Avant de nous shipper dans un ascenseur

Qui descend pendant vraiment longtemps

Tsé le genre d’ascenseur en cage

Une cage grinçante

Qui descend dans la terre

Qui descend dans le noir profond

J’allume ma lampe frontale

Mes oreilles sont après boucher

Tellement on est creux

« Pensez-vous que c’est normal

Qu’on descende aussi longtemps ? »

Danielle me regarde

Avec son casque de construction

« Oui Ménon

C’est les jeux d’évasion les plus réalistes

Celui qu’on s’apprête à faire

Est inspiré par les miniers chiliens

Qui étaient coincés 

V’la une couple d’années »

Je ravale ma salive

L’ascenseur finit par s’ouvrir

Dans un grincement macabre

Oh

On est dans une grotte

C’est vraiment réaliste

Ça justifie le tarif d’entrée

C’est humide

Y’a des gouttes d’eau qui tombent du plafond

Pis qui font des « plocs » lugubres

En écho

L’ascenseur se referme derrière nous

Puis remonte

Ciboire

J’appréhende le pire

Enfermées ici

C’est certain qu’on va perdre notre sang-froid

Pis que les masques vont tomber

CAPTIVES

Renée s’avance dans la caverne :

« Faque faut trouver des indices, à c’t’heure »

Ostie

J’ai laissé mon cellulaire en haut

Mais anyway c’est l’genre de place

Où y’a pas de réseau

Tout à coup

J’entends sangloter

Pas vrai

Danielle est déjà après brailler

« C’est juste un jeu, Danielle »

Que je dis

Pour la calmer

Pis me calmer moi-même

« Je l’sais »

Qu’a répond

Avant de continuer :

« Mais les filles

J’ai quelque chose à vous annoncer

J’me suis faite crisser-là »

Oh

Pas habituée d’entendre Danielle sacrer

Douce Danielle

Renée s’approche d’elle

Lui met la main dans le dos

Danielle continue son histoire

Entre deux sanglots :

« Mon Paul

M’a crissée-là

Avec un courriel »

Renée s’indigne

Et frotte le dos de Danielle

De manière compatissante :

« Ciboire, Danielle

Tu parles d’un osti de lâche

Un courriel

La belle affaire »

Danielle renifle

Dégage le mucus :

« Oui, un courriel

Mais y’avait une pièce-jointe

Dans son courriel

Pis la vraie lettre de rupture

C’était dans la pièce-jointe »

Je contemple les stalactites au plafond

Pendant que Renée fait sa psy:

« Quel format, Danielle, la pièce-jointe? »

« En format Word »

Renée renifle :

« C’est moins pire que j’pensais

Au moins y’a eu la décence

De t’annoncer qu’il te crissait-là

En utilisant

Un vrai logiciel de traitement de texte »

C’est là que j’interviens :

« Si y’avait voulu faire un homme de lui

Un vrai homme

Y’aurait pris la peine

De convertir sa lettre

En PDF »

Renée se retourne vers moé

Danielle itou

J’vois que j’ai gaffé

Je reprends :

« C’est poche pour toé, Danielle

Pis j’veux qu’on en jase

Plus tard

Mais pas maintenant

Parce que là on a déboursé

Pour s’évader

Faque ça serait-tu possible

De chercher les indices

Pis de sortir d’icitte? »

Sur ce, Renée s’approche de moé

J’suis momentanément aveuglée par sa lampe frontale

Mais j’devine à sa voix

Qu’est en tabarnaque 

« Toé Ménon

Ostie

Toé

Ma belle égoïste »

Elle a la voix démente

De quelqu’un rendu fou

Par l’isolement

J’essaie de la ramener à l’ordre:

« Renée

Ça fait deux menutes

Qu’on est dans grotte

On est toujours pas

Pour s’pogner »

Ça rentre dans une oreille

Pis ça sort de l’autre

C’est peut-être l’éclairage d’la caverne

Mais Renée a l’air

Bleue de rage

« J’vas te le dire c’est quoi le problème

Avec toé, Manon

Toé tu passes ta vie

À chercher des poux aux autres

Pis à te trouver des raisons

De t’indigner

Pis de médire

Criss que c’est pas reposant

Être amie avec toé, Ménon

On est toujours après

Marcher sur des œufs

Pour pas t’offenser »

J’en reviens pas d’entendre c’que j’entends

Renée continue sa tirade

Avec toute l’énergie pis la fougue

D’une comédienne acclamée :

« Pis le pire

C’est que j’suis sure que t’es contente

Quand tu te trouves une nouvelle raison

De chialer

Parce que si tu chialais pas

T’aurais RIEN à dire

Manon

C’est toé la pire

Icitte

Nous autres

Quand on s’lève le matin

On se cherche des raisons de s’émerveiller

Tandis que toé

Tu te cherches des raisons

Pour chialer

Manon

Ton verre à toé

Y’est à moitié vide

Pis le nôtre

À moitié plein »

Pendant son speech

Renée a tellement avancé

Que j’me suis retrouvée placardée

Contre la paroi de la grotte

J’essaie de parler

Mais les mots demeurent jammés

Dans ma trachée

C’est là que je me rends compte

Que Danielle a disparu

« Danielle? »

Que j’appelle

Son nom résonne

Dans l’humidité de la grotte

Au loin, j’entends :

« V’nez icitte, les filles

J’pense que j’ai trouvé

Un premier indice »

CRINQUÉE

Renée pis moé

On s’avance vers la voix

On tourne un coin de grotte

On retrouve Danielle

Qui fixe

Un mur

Avec une énigme mathématique

Gravée dans la pierre

Une peinture rupestre

J’vois une racine carrée

Pis d’autres trucs scientifiques

Que j’comprends pas

« D’après moé faut résoudre ça »

Que Danielle dit

Renée s’allume une toppe :

« Y’auraient pu nous prévenir

Que ça prend un christie de doctorat

Pour résoudre leurs énigmes »

Renée s’assoit au pied de la paroi

Danielle pis moi aussi

On fait circuler la toppe

Comme des gamines

Une fois que le calme est retombé

Je dis :

« T’as tout faux

Renée Drainville

Moé je regarde pas

Si le verre est à moitié plein

Ou à moitié vide

Moé je regarde

Si le verre est sale »

Renée passe la clope à Danielle

C’est drôle

J’ai le cœur qui pompe

Comme après un ébat

Renée conclut :

« On réussira peut-être pas à sortir d’ici

Mais au moins on aura réussi à faire sortir

Le venin »

J’suis soudainement contente

Que Renée ait déballé son sac

Quand on aura remonté à la surface

Pis retrouvé la lumière

Notre amitié pourra peut-être entrer

Dans une nouvelle ère

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