.jpg.webp)
Ma mère retraitée a peut-être livré votre souper
Quand les retraité·e·s se tournent vers la gig economy pour payer les factures.
Dimanche midi. Je finis de prendre un café avec ma mère chez elle, à Mont-Saint-Hilaire. On ne s’éternise pas trop, on doit être dans l’auto pour 12h30 tapant. Je passe à la salle de bain avant de partir et on enfile nos manteaux subito presto.
Dehors, il fait froid, mais au moins, il y a du soleil. On monte à bord de la voiture et, à peine sorties du stationnement, ma mère reçoit une notification : « Poitrine de poulet – Les Rôtisseries Benny (Beloeil) ».
Notre séance de livraison DoorDash est lancée.
La livraison comme gagne-pain à la retraite
C’est par un message vocal plutôt anodin sur Messenger que ma mère m’a récemment annoncé qu’elle s’était inscrite à DoorDash : « Je vais voir, peut-être que j’irai DoorDasher vers l’heure du souper. Le samedi soir, ça risque d’être bon! ». Je lui ai demandé si je pouvais l’accompagner lors d’une prochaine séance, pour voir comment ça se passait.
Depuis que ma mère a pris sa retraite, elle a été conseillère dans une boutique de vêtements, puis caissière dans une épicerie. Rien de particulièrement surprenant : beaucoup de commerces au détail dépendent des retraité.e.s pour avoir suffisamment de staff les jours de semaine, quand les étudiant.e.s sont à l’école.
Mais la livraison via des applications, je n’avais pas ça sur mon radar. Pourtant, selon DoorDash Canada, il semblerait que ce soit une tendance croissante chez les personnes de 45 ans et plus depuis quelques années.
D’après un sondage mené en 2025 auprès de 150 Dashers à la retraite, 80 % estiment que la livraison leur apporte une plus grande sécurité financière. De ce nombre, plus de la moitié affirment qu’ils seraient dans une situation plus difficile sans le travail via des applications.
« J’ai toujours aimé conduire », dit ma mère en quittant le Benny. Son nouveau statut de Dasheuse n’était peut-être pas si surprenant que ça, finalement.
La course aux courses
À peine notre première mission complétée, on reçoit une notification pour récupérer une commande d’épicerie. C’est seulement une fois le coffre-arrière rempli qu’on apprend que l’adresse de livraison est à une demi-heure de route du Maxi.
Une chance que ma mère a une auto électrique, sinon ça serait à peine rentable.
Une fois rendues, je regarde ma mère de 67 ans transporter l’épicerie de quelqu’un d’autre jusqu’en haut des marches de la maison. Un Golden Retriever sort sa tête des rideaux et me regarde par la fenêtre du salon, l’air d’avoir repéré mon malaise.
Je me demande si je ne devrais pas sortir et aider ma mère, ou rester en mode observation. Le temps de mon hésitation, elle est déjà revenue dans l’auto et on repart de plus belle. « Seigneur, ça arrête pas, hein? », que je dis.
Je me sens comme dans un rallye technocapitaliste. On se déplace vers une destination sans savoir la prochaine, pressées de respecter les délais prescrits par l’application pour avoir de bonnes stats.
En chemin pour récupérer notre troisième commande, ma mère me parle de ses scores comme un maniaque de course à pied me parlerait de son Strava. L’application calcule le temps nécessaire pour aller du point A au point B, puis au point C. DoorDash comptabilise chaque minute de retard (et les affichent en rouge). Un taux de ponctualité trop faible peut « influencer votre admissibilité » à certaines récompenses, prévient DoorDash.
Idéalement, ma mère ne refuse pas trop de commandes (même si c’est pour un McDo à 5 $ et zéro pourboire) pour maintenir son taux d’acceptation. Toujours selon l’application, les Dashers qui acceptent plus d’offres « auront plus de chances de se qualifier pour des niveaux de récompenses plus élevés ».
DoorDash utilise la carotte, mais aussi le bâton. Un pourcentage de commandes complétées sous les 90 % peut mener à un renvoi de la plateforme. Les client.e.s attribuent aussi une note à ma mère pour sa communication et son amabilité : en dessous de 4,2 étoiles, on pourrait la désactiver.
Un arrêt au Provigo plus tard et me voilà à nouveau dans un driveway où ma mère apporte des sacs d’épicerie à une dame, la seule qui est sortie pour lui donner un coup de main.
Cette fois-ci, fuck ma démarche d’observation, je sors aider ma mère à transporter des sacs. On forme une petite chaîne humaine à trois maillons, trois femmes qui s’aident par un après-midi ordinaire à Sainte-Julie.
Travailler jusqu’à ce qu’on n’y arrive plus
Notre dernière livraison, c’est un hot-dog Michigan, une poutine et une boisson en fontaine. Il est rendu 15h30 et l’odeur de la friture qui plane dans le casse-croûte me fait réaliser que j’ai terriblement faim.
L’adresse de livraison est à 3 minutes en auto, alors ma mère m’offre qu’on retourne manger au casse-croûte pour conclure notre séance de livraison. On s’assoit à une table avec notre poutine et nos hot-dogs. Le soleil couchant, avec sa teinte orangée, éclaire son visage marqué par les années qui passent. Je la trouve magnifique.
Je me dis qu’après une vie à travailler fort et à élever trois enfants, en s’oubliant souvent, j’aimerais qu’elle n’ait pas à livrer des repas à des inconnus. Qu’elle aille à la piscine – elle qui aime tant se baigner! –, qu’elle passe plus de temps avec ses petits-enfants, qu’elle crisse rien si elle en a envie. Mais j’ignore si c’est possible.
D’une part, parce qu’elle appartient à cette génération de baby boomers à qui on a martelé l’importance de travailler fort. D’autre part, parce que la hausse des prix fragilise les personnes retraitées déjà en situation précaire, ou très près de l’être.
Pas les retraité.e.s privilégié.e.s qui font l’objet d’articles dans La Presse la fin de semaine, avec des scénarios du genre : « Comment léguer mon deuxième chalet à mon fils sans trop payer d’impôts? »
Je parle des retraité.e.s comme ma mère, qui habite seule depuis le décès de mon père, et qui ont connu des bad lucks, si bien que leurs REER ne sont pas remplis à ras bord et que leur rente de vieillesse ne suffit pas à couvrir toutes les dépenses.
En 2022, près de 1 personne sur 10 âgée de 65 à 74 ans a déclaré travailler par nécessité, selon Statistique Canada. Parmi elles, les personnes âgées immigrantes et les femmes âgées sans conjoint étaient plus susceptibles de travailler par obligation.
Avec le coût de la vie qui augmente, nos salaires qui stagnent, et notre épargne retraite qui en fait les frais, quelque chose me dit qu’on sera une bonne gang de millenials aux cheveux gris à se tenir devant un comptoir de livraisons, sac isotherme à la main.
Identifiez-vous! (c’est gratuit)
Soyez le premier à commenter!