Pierre-Nicolas Riou

Ma mère, ma fille et moi

J’adore le bruit des petits pieds. Ceux de ma fille, en particulier, que j’entends venir vers moi, chambranlante, brassant les objets bruyants qu’elle tient dans ses mains. Elle me manque beaucoup depuis qu’elle fréquente la garderie. Elle, elle est heureuse. Elle aime sa gardienne, elle aime jouer avec ses nouveaux amis. “C’est une petite fille joyeuse”, m’a dit la gardienne. C’est vrai qu’elle a un bon caractère. Je ne sais pas de qui elle a pris ça, peut-être de notre chien.

Après quelques jours, la gardienne, qui me voyait toujours bouleversée de la quitter le matin, m’a dit encore : “On peut déjà voir qu’elle est confiante. Vous avez fait une bonne job.”

Pour moi qui doute sans cesse, pour moi qui ai peur de reproduire les pires comportements de mes prédécesseurs, ce fut un grand apaisement que d’entendre ce commentaire sorti de la bouche d’une femme qui, pour le moment, est encore une étrangère. C’est comme si elle m’avait dit “tu es différente de ta mère”, et ça, c’est une merveilleuse nouvelle.

Je n’étais pas une petite fille confiante. Le peu de confiance que j’ai eue, c’est mon père, souvent valorisant, qui m’a aidé à l’acquérir et mes amies, que je remercie du fond du cœur pour leur tolérance à l’égard de mes insécurités chroniques d’adolescente et de ma dépendance affective comme jeune adulte.

Il m’a fallu un jour me retrouver coite devant une psychologue qui m’avait demandé quels étaient mes qualités, mes talents, pour comprendre que je n’avais pas confiance en moi. La mère n’est pas la seule responsable de transmettre un sentiment de confiance, de sécurité, bien sûr, mais elle joue un rôle important, il me semble. Freud disait d’ailleurs que la relation mère-fille est à la base de toute autre.

Ma mère est incapable d’intimité affective. C’est ce que j’ai fini par comprendre, après avoir donné plusieurs chances à notre relation de s’épanouir.

Dès que l’autre s’approche trop, elle le rejette en le critiquant. Elle veut garder le contrôle. J’ai longtemps trouvé des excuses à sa méchanceté : malheureuse en ménage; trop intelligente pour son travail; mauvais parents, mauvais exemples; devenue mère trop jeune; moi qui suis trop empotée, trop sensible… J’ai voulu croire qu’au fond, elle ne voulait qu’être une bonne mère, mais que cette tendance à critiquer était plus forte qu’elle.

Après la naissance de ma fille, une partie de moi espérait encore que ma relation avec elle s’améliore. Aujourd’hui, quand je vois des femmes accompagnées de leur petit et de leur mère à la piscine, au magasin, au restaurant, j’ai le cœur qui se serre. Non, ça ne va pas mieux avec ma mère, et je ne peux pas l’inviter à m’accompagner. En fait, tout s’est passé très logiquement. Ma mère est simplement restée celle qu’elle était. Pourquoi aurait-elle changé soudainement? “Ta fille a l’air triste; elle est trop maigre; pourquoi ne lui mets-tu pas de bavette; ses cheveux, tu pourrais mieux les peigner; habille-la comme une vraie petite fille…”

J’aurais aimé que ce soit ma mère qui me dise que je fais une bonne job, mais elle en est incapable.

C’est dur, d’accepter l’autre comme il est. De garder les pieds sur terre. Ça fait mal d’accepter que c’est elle, qu’elle ne changera pas, qu’elle ne fait rien pour changer. Que c’est ça qui est ça. Accepter, aussi, qu’elle sait qu’elle me fait mal quand elle me critique. Et qu’elle le fait encore. Je ne sais pas si elle m’aime. Je ne sais pas si elle sait comment faire.

Cela dit, moi non plus je n’ai pas changé. Je n’ai pas appris à me détacher de ses commentaires, je les laisse me rentrer dedans. À la maison, quand bébé refuse de manger, j’entends ma mère me dire qu’elle est trop maigre, alors qu’elle a un poids tout à fait raisonnable. Je ne sais pas où on trouve ça, moi, une carapace. Jamais réussi à en mettre une.

Mais je sais que je devrais apprendre à ramener ma mère à l’ordre, comme je le ferais avec un bambin impoli qui teste les limites. Dire très fort : “Mom, c’est assez! Ça suffit!”, puis quitter la pièce. Simple? Ridicule, même? Juste d’y penser, j’en tremble. Dans ma famille, ce serait un acte inédit (et héroïque, je crois). Je sais que je devrais le faire, rester aux aguets, mais souvent, j’oublie, je suis tétanisée.

J’ai longtemps désiré avoir des enfants pour recommencer. Pour me prouver que j’étais différente d’elle. Que je pouvais “inspirer (au mieux) et non aspirer mes enfants”, comme le dit si bien une amie.

Dans une autre vie, il y a plus de 10 ans, j’ai eu la chance d’interviewer des femmes extraordinaires alors que j’écrivais un article sur les relations mères-filles. L’une d’entre elles, gestionnaire en éducation, m’a confié : “Ma priorité a toujours été d’éduquer mes filles, c’est-à-dire, selon le sens du terme latin, de les sortir d’elles-mêmes, de faire en sorte qu’elles s’épanouissent et deviennent des individus à part entière.”

Je voudrais continuer à bien éduquer ma fille.

Dans son recueil Il y a quelqu’un?, la regrettée poète Hélène Monette a écrit, au sujet de sa fille : “Je t’ai toujours dit que je t’avais mise au monde/pour te rencontrer, pour te connaître.” Cette phrase, chaque fois que je la lis, fait remonter en moi une immense peine.

Mais aussi un immense espoir.

Laura, invitée des RoseMomz

 Pour lire un autre texte des RoseMomz: Je couche avec le voisin de Manue.

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