Ma journée avec les reptiliens

“La reine Elizabeth et la famille Bush sont bien sûr des descendants directs de Vlad l’Empaleur, la personne ayant inspiré Dracula et qui est aussi un des premiers reptiliens connus.”

On venait d’entamer la septième heure sur douze de cette conférence quand David Icke nous a divulgué cette indiscutable vérité à moi et aux 800 autres personnes entassées un 10 septembre au Grand Prospect Hall de Brooklyn, à New York, pendant que son doigt se faisait aller frénétiquement sur la manette changeant les slides de sa présentation Powerpoint digne d’une école secondaire des années 90.

Personne n’a ri. Même pas d’un rire étouffé.

À vrai dire, Margaret, la femme à côté de moi, a juste acquiescé en hochant de la tête à s’en shaker les vertèbres du cou. Phillip à ma gauche y est allé d’un “oh yeah!” plein de certitudes. La salle a applaudi. Pis moi, je me suis calée un peu plus dans ma chaise en me demandant pour la millième fois qu’est-ce que je câlissais ben là.

L’affaire, c’est que les gens qui y croient me fascinent. Pas du tout que je les trouve idiots, mais dans mon cas, être sceptique est aussi naturel que de respirer. Alors, quand pour Noël, une amie m’a donné à la blague une dizaine de livres d’un certain David Icke, qui parlait d’être contrôlé par une race de lézards extraterrestres et que les vaccins existeraient pour nous implanter le virus de la peur, avec comme grands arguments des phrases comme “J’ai rencontré un scientifique en Afrique qui me l’a dit”, j’ai voulu savoir. J’ai voulu comprendre. Ok, j’ai peut-être voulu rire un peu, aussi.

L’affaire, c’est que les gens qui y croient me fascinent.

Pour ceux qui ne sauraient pas exactement qui est David Icke, c’est un ancien joueur de soccer et analyste sportif professionnel qui a tenu une conférence de presse en 1991 pour annoncer qu’il était le fils de Dieu, d’après les révélations d’une voyante. Par la suite, il a élaboré ses théories conspirationnistes afin d’en écrire une vingtaine de livres de plusieurs centaines de pages, en faire des DVDs, en tenir un podcast. Pour 3$, tu peux même recevoir un nouveau vidéo t’alertant des nouveaux dangers interplanétaires dans tes emails tous les vendredis matins.

(Oui, je suis abonnée.)

Et c’est ainsi, dans la suite logique de sa carrière, qu’il est présentement en pleine tournée mondiale de conférences pour propager sa version des faits, en passant par New York cette journée-là. Et c’est aussi dans cette suite logique pour essayer de comprendre comment on pouvait ben croire à ça, que je me suis ramassée exactement au même endroit.

Après qu’on ait reçu nos bracelets argent et or, selon nos sièges, et qu’on se soit assis, la conférence a commencé à 10 h le matin, dans une salle magnifique et remplie de gens de 18 à 80 ans, de toutes les ethnies, autant hommes que femmes. Pour vrai, on aurait pu se croire au casting pour une pub gouvernementale pour promouvoir la diversité.

Après une chanson qui parle d’énergie interstellaire interprétée par un guitariste quelconque, David est monté sur scène. Il n’est pas si grand, pas si beau et a une tête blanche, mais il est charmant. Il a du charisme à la tonne. Il articule de son accent anglais avec assurance. Il a l’air de savoir de quoi il parle. Il a l’air de savoir où il s’en va. Il parle avec des sophismes pleins la bouche; des sophismes discrets, qu’il serait facile de pas remarquer si tu ne portes pas attention. Il parle tellement, tellement trop, tellement longtemps, que tu finis par ne pas avoir te temps de le remettre en cause, que tu finis par oublier de le remettre en cause.

Il appuie chacune des 21 grandes étapes de son discours, qui doivent chacune supposément te démystifier une autre couche du complot interplanétaire duquel tu es victime, avec des listes hiérarchiques qui incluent francs-maçons et Soros, des noms dignes d’un meeting de marketing pour représenter ses concepts tels que The Program, The Spider et The PRS, et plus de 1500 images projetées sur grand écran; souvent de citations de John Lennon ou de Bernard Carr prises hors contexte et sans références.

Et en douze heures, tout y passe de cette façon.

George Orwell n’aurait pas inventé 1984; des extraterrestres l’avaient simplement mis au courant du futur. Pokémon Go est un moyen gouvernemental pour tracker nos déplacements et nous implanter des idées. Il y a dans la nourriture un poison qui empêche la fertilité de certains peuples. Il y a des symboles de la planète Saturne partout. Lady Gaga est une sataniste. Les virus d’internet peuvent se transmettre de personne en personne. Hillary est une reptilienne. L’eau a des souvenirs et des sentiments. L’univers est en réalité un ordinateur quantique. Tout est contrôlé par des hologrammes et des fréquences envoyées de la lune. L’holocauste et le réchauffement planétaire n’ont jamais existé. Tout le monde vous contrôle. Tout le monde vous veut du mal. Tout le monde vous surveille! Réveillez-vous! “Les gens doivent tout questionner!”

Encore une fois, personne n’a ri de l’ironie de cette phrase. La foule a juste applaudi à tout rompre.

Si ma vie était en jeu, je ne pourrais toujours pas vous dire si David Icke croit en ce qu’il dit. Il parle sans arrêt, sans regarder ses notes, toujours convainquant, d’un univers imbriqué, impressionnant dans son entendu, complexe. Ça fait penser à du Tolkien. Ça semble aussi fantaisiste que Tolkien.

Pour vrai, il est soit à moitié fou, soit un criss de bon acteur.

Ou peut-être qu’il SAIT vraiment, pis que c’est moi qui n’ose jamais rien croire.

À 20 h, je l’avoue : j’avais le goût de m’arracher les yeux, les oreilles, de juste entendre du silence, d’arrêter qu’on me dise que tout veut ma souffrance, que tout est là pour me détruire, que tout est mensonge. Et je ne savais toujours pas pourquoi certains gens pouvaient ben croire à ça.

Pendant la dernière pause, j’ai donc finalement demandé à Margaret, qui était toujours à côté de moi.

“J’étais tellement déprimée avant de le rencontrer. Tout semblait tellement absurde, tellement fake, tellement inutile, tsé. Mais lui, il le sait ce qui se passe, et moi aussi maintenant. Tout est connecté, tout fait du sens. Le futur me semble plus serein maintenant. Plus joyeux. Tellement plus meaningful. Probablement comme pour toi.”

J’aurais menti en répondant oui, Margaret. Je ne croirai probablement jamais aux lézards diaboliques et à la supposition qui veut que les avions du 9/11 étaient des hologrammes.

Mais oui, je peux comprendre ton désir de vouloir savoir, de vouloir comprendre. De vouloir arrêter d’avoir l’impression que le futur n’a peut-être aucun sens et aucun but. De vouloir avoir la certitude que ce qui arrive dans le monde, aussi ridicule que ça peut être, a une certaine logique. Je peux surtout comprendre de vouloir du mieux, du meaningful à la pelletée.

On cherche probablement tous ça, au fond. Parmi les reptiliens ou non.

 Pour lire un autre texte de Marie Ayotte : “Frencher le rejet”

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