LYON – La Demeure du Chaos

J’avoue que je ne connaissais pas La Demeure du Chaos, ni son créateur Thierry Ehrmann.  Après avoir rencontré l’individu et visité son oeuvre, j’ai l’impression d’en connaître beaucoup plus, sauf que…c’est le chaos dans ma tête!!!  Je ne sais pas par où commencer. C’est qu’il parle vite et beaucoup ce Monsieur Ehrmann.  Rencontre avec un artiste controversé, un homme d’affaires brillant, un pamphlétaire érudit et un quasi-gourou agnostique.  (Oui, il s’agit d’une seule et même personne…)

Premièrement, situons le contexte. Nous sommes à St-Romain-au-Mont-d’Or, pas très loin de Lyon. Les gens qui vivent dans cette municipalité ont probablement fait ce choix pour profiter de la tranquilité des environs, tout en restant près d’un grand centre.

C’est là qu’intervient notre personnage. Il y acquiert un domaine de 12 000 mètres carrés et le transforme progressivement en gigantesque oeuvre d’art à ciel ouvert. L’allure post-apocalyptique des lieux, les messages de type propagande militaire inscrits un peu partout sur les parois et la foule d’hirsutes spectateurs que cela attire contrastent donc royalement avec la sérénité des alentours.  Et c’est là que l’inévitable se produit: les autorités ne sont pas contentes, veulent exproprier l’artiste et détruire la résidence.

Le beau paradoxe commence en même temps: l’oeuvre (qui en réalité est constituée de quelques 3000 et des poussières oeuvres individuelles) doit résister pour exister. Mais en même temps, elle existe pour résister car elle est un manifeste en soi.  Je me demande réellement de quoi aurait l’air la Demeure du Chaos si elle avait été construite dans un environnment où elle était la bienvenue.  Pour faire une métaphore un peu poche, mettons que Batman n’aurait pas besoin d’exister si le Joker n’existait pas.  Vous voyez ce que je veux dire?

Cela dure donc depuis 10 ans. Durant cette décennie, Thierry Ehrmann, qui est également juriste, a donc déplacé mers et montagnes juridiquement parlant pour sauver son domaine. Cette lutte est devenue un sujet plus que récurrent dans son oeuvre. Mais je ne suis pas ici pour faire le procès de l’artiste et je ne suis pas un spécialiste des questions relatives à l’éthique artistique; je vous invite donc, si vous êtes intéressés par la question, à vous renseigner davantage sur le sujet par le truchement des Internets et à signer la pétition supportant la démarche de M.Ehrmann si vous croyez qu’il a raison.

Pour le moment, je préfère relater les différents aspects de ma rencontre fort stimulante avec le créateur.

Habitué à lire 18 journaux quotidiennement, Thierry Ehrmann est une véritable encyclopédie de l’actualité.  C’est d’ailleurs une de ses obsessions: arriver à anticiper le futur via les événements du présent. Pour ce faire, il doit passer beaucoup de temps à ce véritable poste de contrôle qui m’a rendu bien jaloux.  Le mot-clé dans ma phrase précédente est peut-être “contrôle”. Parce que pour avoir des caméras de surveillance installées partout sur sa propriété, il faut être soit paranoïque soit vouloir tout savoir.  Et Thierry Ehrmann ne m’a pas paru paranoîaque du tout, puisqu’il nous a fait visiter sa salle de serveurs informatiques (j’en parle dans un instant…).

En fait ce qu’il faut savoir, c’est que Ehrmann et ses collègues ont été parmi les premiers au monde “sur” Internet au milieu des années 80.  Cette longueur d’avance sur le reste de l’humanité leur a alors permis deux choses. Un, avoir le recul nécessaire pour peindre cette carte géographique et historique de l’Internet (avec, en évidence, entouré en rouge au centre, eux.)

Et deux, s’emparer bien avant tout le monde du marché du cataloguage d’oeuvres d’art en ligne. Thierry Ehrmann est le fondateur et propriétaire du site art-price.com, la plus grande banque de données d’art au monde.  Alors pour ceux qui se demandaient comment il finançait sa Demeure du Chaos, je pense que vous avez trouvé votre réponse.

Ci-haut, les bureaux d’Art-price.com.  Et ce que vous ne voyez pas sur la photo, (parce que ce n’est pas sur le même étage de toute façon), ce sont les serveurs informatiques qui contiennent 108 millions de photos à 70 Mo chacune. Faites le calcul…

Toujours dans le domaine de l’Internet, si vous prenez le temps d’aller voir la Demeure du Chaos sur Google Street View, vous verrez cette fresque:

Sauf que, certains visages ont été brouillés par les censeurs chez Google. Pourquoi? Pourquoi eux et pas les autres? Mystère. Mais tant qu’à être là, profitez-en pour visiter la cour intérieure de la Demeure du Chaos, puisque Thierry Ehrmann semble bien être allé demander au Google Street Char de venir faire un petit tour sur son terrain, comme on le voit quand on se promène sur la rue de la République.  Pas paranoïaque que je vous disais!

Bon, j’aurais probabalement pu continuer pendant des jours et essayer de disséquer la moindre des déclarations de l’artiste, mais je pense qu’il est définitivement insaisissable, qu’il le sait, qu’il se plaît dans ce rôle et qu’il l’alimente volontiers.  Certains sont très perplexes par rapport à sa démarche.  Je le suis aussi, dans le sens où je ne suis pas persuadé hors de tout doute que c’est très bien, et très nécessaire et très sincère, mais comme je l’ai compris pendant mon entretien avec lui, le doute, c’est sain.

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