Human Events

L’urgence de récolter les likes

All hail Internet, paradis du voyeurisme virtuel!

Toi qui es devenu un journal de bord aux pages grandes ouvertes, offrant sur un plateau de diamant l’occasion au peuple de livrer ses états d’âme jour et nuit. Toi qui nous rends accros à tes fils d’actualité et nous condamnes par conséquent à un mariage cyberespacien avec des inconnus qui nous renseignent sur chaque particule de leur vie.

Pour le meilleur et pour le pire, qu’ils disent.

Mais aussi, toi qui recèles de contenu exquis se déversant dans notre quotidien pour nous divertir, merci! Je ne me lasserai pas d’anecdotes cocasses de Fuck Jerry, de gifs de John Travolta, de recettes de barres Mars frites dans un biscuit au chocolat ou de vidéos de Mr. Bean qui se déhanche le bassin sur Hotline Bling.

Sauf que, tout n’est pas rose dans ce monde. Le côté sombre de la Force virtuelle existe… et jaillit en plein jour lorsque des gens profitent de la liberté — presque totale — qu’offre le web pour partager des choses qui mériteraient de rester en privé.

L’autre jour, une publication Facebook attira particulièrement mon attention. Il s’agissait d’un mot d’adieu, du style “grand-papa est mort ce matin, bon voyage”. Jusque là, c’est à la limite de l’habituel : ça fait un moment qu’annoncer la mort de quelqu’un sur le web est démocratisé. Le problème, c’est que la phrase était accompagnée d’une photo.

Et c’est là que je deviens un peu gossée. Il s’agissait d’une photo d’un trio de mains : celle de la petite-fille, de la grand-mère et… dudit grand-papa, couronnée d’un tag à l’hôpital où il avait rendu l’âme. D’accord, ce n’était pas spécifié si le cliché du pauvre homme avait été pris de son vivant (si c’est le cas, l’effet poétique est raté) ou à sa mort, mais selon le contexte, tout portait à croire que ce fut après qu’il eut poussé son dernier souffle. Je mentionne au passage que cette publication a récolté près de 100 likes : j’en conclus que plusieurs dans la foule y voyaient un geste touchant.

Suis-je une sans-cœur de penser le contraire?

Peut-être que si l’auteure de cette publication, qui semblait avoir écrit à la va-vite, avait rédigé un petit hommage à son grand-père, le malaise que j’ai ressenti se serait éclipsé.

N’y a-t-il pas un peu d’étrangeté, voire un léger manque de tact, à publier une telle photo dans les circonstances? Une main morte, Dieu du ciel. Farewell papi, mais avant que tu partes en paix, laisse-moi l’honneur d’exposer une partie de ton anatomie à tous mes amis. 

En fait, ce qui me fait grincer des dents, c’est ce besoin viscéral que certains ont à vouloir tout étaler sur la place publique afin de se guérir de leurs maux grâce à la récolte de likes. J’en conviens que les likes, c’est le fun. Il y a une forme d’approbation des autres qu’on arrive à aller chercher rapidement. C’est souvent une petite tape dans le dos, un props, un “lâche pas”. Si je n’avais jamais de likes sur ce que je partage en ligne, je me poserais des questions.

Mais, par pitié, est-il possible de filtrer un peu le contenu?

Certaines tranches de vie sont précieuses ou trop délicates pour être révélées aux yeux de tous. Est-ce nécessaire de prendre une selfie avec sa grand-mère qui est couchée dans son lit d’hôpital en jaquette bleue, souriant jaune, car elle ne saisit pas trop ce qui se passe? Est-ce normal qu’une mère qui, à peine son cordon ombilical coupé, pose avec son nouveau-né sur Facebook? Oui, ces situations existent, j’en ai été témoin à plusieurs reprises.

Dans cet univers virtuel, je m’y plais comme je m’y perds. Il y a une panoplie de belles et de bonnes choses à transmettre, mais parfois, cette fenêtre sur le quotidien des autres me semble trop transparente. Les réseaux sociaux pour faire rire, aider, sensibiliser, résonner, rendre hommage, partager une vision ou expérience de vie; un million de fois oui. Mais j’ai de la difficulté à comprendre la nécessité de se taguer à l’hôpital en annonçant tout bonnement que notre grand-père vient de mourir.

C’est qu’à tout dévoiler sur le web, le jardin secret n’existe plus et l’intimité — à mes yeux, si précieuse — perd tout de ce qui la rend si belle.

Pour lire un autre texte de Gwenaëlle Scorta: Lettre d’amour au Dollarama.

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up