Le Colossus de Laval est-il le cinéma le plus ironique de l’histoire ?

Enquête sur cet ovni tout droit sorti de l'époque du bogue de l'an 2000 (coïncidence ? On ne pense pas.)

Le mastodonte spatial de Laval

D’un point de vue architectural, Laval est un peu le far west du Nord. Une contrée bétonnée où des architectes testent des projets risqués, un peu comme les essais nucléaires dans le désert du Nevada. Des tours à condos dits «modernes et urbains» pullulent tout autour de la fusée du Cosmodome.

Un mastodonte de ciment en forme… de soucoupe volante.

Dans cette zizanie architecturale s’élève, le 17 novembre 2000, un monument qui laisse perplexe: le Colossus. Un cinéma visible de l’espace, un mastodonte de ciment en forme… de soucoupe volante. La première question qui nous vient à l’esprit est: pourquoi? Juste pourquoi?

Pour en savoir un peu plus, nous avons joint Daniel Séguin, vice-président à l’exploitation de Cineplex Divertissement pour l’est du Canada et DG pour le Québec. D’emblée, il précise que l’appellation «Colossus» n’existe plus depuis l’acquisition de Famous Players par Cineplex, en 2005. Aujourd’hui, il est sobrement nommé Cineplex Laval, mais les Lavallois, d’inéluctables nostalgiques, l’appellent encore le Colossus. Même Google Maps reconnaît encore l’ancienne formule.

Le béton était sûrement en solde cette année-là.

Autre grosse nouvelle: il existe non pas un, mais trois Colossus dispersés au pays. Comme quoi le bon goût est une qualité pancanadienne. Cette invasion de soucoupes volantes s’est faite a mari usque ad mare: de Langley (en Colombie-Britannique) au Québec, en passant par Vaughan (le Laval de Toronto). Le béton était sûrement en solde cette année-là, mais la question demeure: pourquoi?

Dominer par l’espace

Ne reculant devant rien pour obtenir une réponse, nous avons joint l’adjointe du responsable de construction de l’époque, Marie-Mary (elle tient à son anonymat). Elle raconte qu’à ce moment-là, Famous Players voulait dominer le marché avec un concept à trois têtes: le StarCité (à l’ombre du Stade olympique), le Colisée (à Kirkland) et le Colossus. Un genre d’Hydre de Lerne du divertissement. Leur architecture spectaculaire devait créer une palette d’émotions allant du dégoût à l’émerveillement chez les spectateurs, et ce, avant même que leurs fesses se posent sur les bancs du cinéma.

Des couleurs douteuses et des dessins de planètes et de galaxies…

Les trois chantiers ont commencé sensiblement en même temps, en 1999. C’était la course folle pour livrer le Colossus à temps afin de présenter en grande pompe un succès planétaire: Charlie et ses drôles de dames. L’insonorisation, les dimensions hors normes et les salles en gradins posaient des enjeux de conception. Conscients qu’ils bâtissaient la huitième merveille du monde, ils ont tout donné pour terminer à temps.

Quelqu’un, quelque part, a décidé de peindre le bâtiment avec des couleurs douteuses et des dessins de planètes et de galaxies… On ne s’étonne pas que Cineplex se soit empressé de repeindre le bâtiment en gris lors de son acquisition. Marie-Mary a beau creuser dans ses souvenirs, elle ne sait pas pourquoi le cabinet d’architectes a choisi la forme de la soucoupe volante. Nous avons tenté de les joindre, mais je crois qu’ils ont quitté notre galaxie pour commettre d’autres méfaits sur TRAPPIST-1.

«Si les extraterrestres ont si mauvais goût en matière d’architecture, ils ont vu juste en se posant à Laval.»

Sondage

Coup de génie, insulte au bon goût ou œuvre intemporelle, voire futuriste? Nous avons sondé quelques personnes pour avoir leur avis sur le Colossus.

«Si les extraterrestres ont si mauvais goût en matière d’architecture, ils ont vu juste en se posant à Laval.»
— Olivier Niquet, ancien urbaniste et animateur de La soirée est (encore) jeune.

«Ce qui est pratique avec le Colossus, c’est que tout ce qui est construit autour a l’air beau, même le Home Depot.»
— Valérie Plante, cheffe de l’opposition officielle à la Ville de Montréal

«J’ai du mal à croire qu’ils ont cru bon faire d’un ovni informe le symbole identitaire des Lavallois. Nous faudrait-il alors leur reprocher de nous avoir humiliés mondialement avec ce citron?»
— Marie-Claude Plourde, chroniqueuse en design urbain au Huffington Post

«La clientèle sait où est l’emplacement de la fameuse soucoupe, une icône facilement reconnaissable. Le Colossus est un site relevant toute la poésie des films d’action américains. Un jour, nous réussirons à faire du Xavier Dolan, raffiné et nuancé en architecture, j’ai confiance.»
— Jean de Lessard, grand designer d’intérieur montréalais primé

«Au moins, le Colossus est moins laid que l’ovni qui sert de magasin aux Ameublement Tanguay, à Québec.»
— François Cardinal, éditorialiste en chef à La Presse

«On ne pourra pas reprocher au Colossus de Laval de prétendre être autre chose que ce qu’il est : un extraterrestre posé au milieu de nulle part. Faute d’être une incarnation subtile du bon goût, c’est à tout le moins une proposition claire à ranger dans la même catégorie que les dinosaures sur les bords de la Transcanadienne.»
— Anick La Bissonnière, architecte et scénographe émérite

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Je n'ose pas citer du Paulo Coelho d'un coup que j'y prenne goût.

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