Rose-Aimée part à la recherche des dealers du métro Longueuil

Récit d'une immersion souterraine sur la Rive-Sud

On a passé une journée à la station de métro Longueuil.
Récit d’une immersion souterraine sur la Rive-Sud.

Mission: Observation.

C’est ma première fois dans une voiture de métro Azur. Je comprends enfin le hype. C’est vrai que c’est lumineux, là-dedans. Je pourrais presque me laisser convaincre de prendre de nouveau le métro, que j’évite depuis un incident de grossière indécence (dont j’ai été la victime et non pas l’accusée, je tiens à le préciser).

Toujours est-il qu’on est lundi, 7h30, et que je fais la route souterraine me menant au terminus Longueuil. On m’a demandé d’observer les utilisateurs de cette station et ceux de la station Montmorency, à Laval.

L’objectif: décrire l’ambiance qui règne dans ces importants liens entre la métropole et ses banlieues.

Mon hypothèse de base: on tentera de me vendre de la drogue partout.

Divulgâcheur: finalement, aucun dealer

Longueuil-Université-de-Sherbrooke

Je débarque d’abord à la dernière station de la ligne jaune et je retrouve Adil, le photographe. Français installé ici depuis près d’une décennie, le photoreporter est très excité par notre exploration de la Rive-Sud. «Non mais t’as vu? Il y a deux McDo, Rose!» Le voyage s’annonce emballant.

La station fait partie du réseau de métro initial. Elle existe depuis avril 1967 et s’est appelée simplement «Longueuil» jusqu’en 2002, année où l’Université de Sherbrooke a inauguré un pavillon à proximité. Le terminus d’autobus le plus achalandé de tout le réseau de l’Agence métropolitaine de transport (AMT) y est annexé. Ça fait donc beaucoup de monde à la messe.

Je me dirige vers celui qui doit tout savoir de la faune de la station Longueuil: l’homme qui distribue le journal Métro.

C’est justement le rush du matin. Le lieu est bondé de gens pressés, qui font de la marche rapide en tenant de nombreux sacs. Quand on part de Longueuil, on part visiblement pour longtemps. Je décrirais le look de la foule ainsi: normcore hivernal. En même temps, je ne suis pas une des jumelles Stratis, alors qu’en sais-je?

Je me dirige vers celui qui doit tout savoir de la faune de la station Longueuil: l’homme qui distribue le journal Métro. Il m’indique que ses clients sont relativement jeunes. Des étudiants et des travailleurs. «J’en vois beaucoup qui vont travailler à reculons, dit-il. Ça a l’air laborieux, leur affaire. Je vois ben du monde qui se parle tout seul, et aussi beaucoup de non-voyants, vu que l’Institut Nazareth est à côté. Avec des dizaines de milliers de personnes par jour, c’est sûr que je suis témoin de drôles d’affaires! L’autre fois, il y avait un homme costumé en lion, il distribuait des câlins. Sans oublier les crises cardiaques, pis les vols de bières au dep… Ici, la sécurité, c’est nous autres.»

La générosité des Longueuillois

Tous près, un gros radio de type «boom-box» repose devant les pieds d’un homme. Marsolain. Vous faites quoi, ici?

«Moi, je suis un gars sociable; j’ai besoin de parler aux gens. Mais je reste à l’Abri de la Rive-Sud, donc je passe mes journées ici. Je prends un café en jasant du monde qui passe, avec mes amis. Beaucoup de gens nous donnent du change. Sauf que les policiers sont toujours bien fiers de nous donner des “tickets” quand on flâne.»

Et il vient d’où, votre boom-box? «On l’a trouvé dans la poubelle! Le huitième café McDo est gratuit, donc on fouille pour trouver les collants jetés par les passants. Mais ce matin, on a trouvé ça, à la place.»

C’est vrai qu’on se fait souvent voler de la bière et du vin. Il n’y a pas vraiment d’agents de sécurité.

Les tout-nus

«Finalement, je pense qu’il y a juste un McDo, mais séparé en deux sections…» me glisse Adil, déçu, alors qu’on se rend au Marché Marie Lyne — hybride entre un dépanneur de luxe et une petite épicerie.

Une très expressive commis nous y accueille: «C’est vrai qu’on se fait souvent voler de la bière et du vin. Il n’y a pas vraiment d’agents de sécurité: c’est le gérant qui court après le monde. Des clients, il y en a des gentils et des pas gentils; des fous et des pas fous. J’ai même déjà vu un exhibitionniste en manteau de pluie», raconte-t-elle avant de nous offrir deux sacs de biscuits au chocolat.

Ça n’arrête plus de s’aimer

J’imagine qu’il y a rarement des gens assis devant le Taouk Québec, cahier de notes dans une main et stylo dans l’autre, parce que les passants me sourient spontanément. L’ambiance est honnêtement bonne. Les employés de l’AMT sont chaleureux. Éclats de rire, accolades. On dirait un «party» du jour de l’an dans une famille étonnamment peu dysfonctionnelle. Et ça frenche. Bon Dieu que ça frenche.

À ma droite, un couple échange un baiser visiblement très important, un peu déchirant. J’imagine qu’elle s’apprête à prendre un bus vers Saint-Bruno, alors que lui doit rester à Longueuil… Je me retourne, par pudeur, et pose mes yeux sur un jeune couple assis devant moi, lui aussi en grande action buccale. Je les regarde en cherchant la dernière fois où, moi, j’ai frenché en public. Je me demande si j’ai échappé au romantisme, si je suis rendue plate; je panique et je remarque qu’ils ne s’embrassent plus, mais me fixent plutôt en me trouvant louche.

Je me réfugie dans le prétexte journalistique pour évacuer le malaise.

– Vous vous retrouvez souvent au métro Longueuil?

– Oui, parce que je vais à l’UQAM et elle, à l’école secondaire d’à côté.

– … Oh. Et vous la décririez comment, la station?

– Grise et tranquille. Pas dangereuse, juste creep. Surtout le soir, parce qu’elle est super vide. La semaine passée, on s’est fait spontanément bénir par une madame. Elle disait que l’amour, c’est rare. Elle voulait que le nôtre dure.

Un enfant passe en criant. Sa mère court derrière lui, exaspérée. Adil arrive et me regarde, plein de désarroi: «Je ne veux jamais avoir d’enfant.»

C’est le temps de quitter. Mais pas avant d’avoir visité les toilettes.

– Adil ! La machine distributrice de la salle de bain des femmes offre des tatouages temporaires.

– C’est pour celles qui croient devoir paraître tough pour se déplacer de manière sécuritaire à Montréal…

Direction Montmorency. Sans tatouage temporaire.

Pour en apprendre plus sur les aventures souterraines de Rose-Aimée Automne T. Morin: «Depuis que mon voisin m’a éjaculé dessus dans le métro».

Pour lire la suite du magazine interactif: «Rose-Aimée part à la recherche des petits thugs de Laval qui mangent des cheetos».

J'ai longtemps été amoureuse de Gilles Latulippe.

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