L’hypocrisie d’une ex-itinérante

Métro Guy-Concordia, 17h05, un mardi d’été. Les escalators sont noirs de prolétaires en rang de fourmis, se bousculant poliment les uns les autres, pressés de retourner chez eux après une longue journée de travail.

Personne ne remarque la mendiante, prostrée au pied d’un escalier, les yeux cloués au sol comme si elle essayait de rentrer dedans par osmose.

J’aurais moi-même pu ne pas la remarquer, toute absorbée que j’étais par la captivante fouille archéologique de mon sac à main, n’eût été de son échine courbée à la défaite qui me ramena tout droit à l’hiver de mes dix-sept-ans-presque-dix-huit, lorsque j’étais moi-même déchirée entre la viscéralité du désir de disparaître, de cesser d’exister au milieu de ce champ d’yeux antipersonnels, et l’espoir que quelqu’un tende la main, offre un peu de sous ou de quoi avoir le ventre plein pour une couple d’heures.

Savoir ce que l’on veut et espérer ce que l’on ne veut pas

“J’ai perdu mon emploi, j’ai 2 enfants svp aidez-moi à les nourrir.”

L’affaire, c’est que j’ai fini par la remarquer, cette mendiante que rien n’aurait pu distinguer des autres prolétaires, hormis son carton, son verre à café avec un peu de p’tit change, pis ben de la misère à regarder son prochain dans les yeux. Devant elle, une forêt de jambes migratoires qui se défilaient et qui foulaient son désespoir de leur indifférence.

C’est aussi ça, mendier : espérer recevoir un peu d’aide, rien qu’un tout petit peu, mais c’est aussi espérer que personne ne nous voie, car on a honte. On a honte d’être assise par terre au milieu de cette jungle de jambes, on a honte de demander la charité, et, par-dessus tout, on a honte de la recevoir, cette charité.

Dans un récent billet, j’ai raconté avoir vécu la réalité de la rue. Je ne le cache pas et n’en fais pas non plus l’unique symbole de ce que je suis. À dix-sept ans, je me suis retrouvée à la rue et à la merci de l’impitoyable bonté de mon prochain. Cette bonté s’est un jour manifestée sous les traits d’un voyageur bien ordinaire, qui m’a offert de m’acheter un bol de soupe et un sandwich. J’avais faim. J’avais froid. J’avais honte et j’ai dit « non, merci beaucoup quand même ». Pourquoi ai-je dit non, alors que c’était précisément ce que j’espérais depuis des jours?

BEN. VOYONS. DONC. Ça fait huit ans et je me pose encore la question. Au fond, je la connais, la réponse. Je suis ben trop fière pour demander la charité, alors pour la recevoir, tsais… Ça fait qu’en réalisant cela, je réalise que ce n’est pas par humilité qu’elle baisse la tête, cette belle inconnue, mais par préservation de sa fierté. De l’instinct de survie drôlement mécanisé, en quelque sorte.

Vider son portefeuille et se sentir comme une marde

Ben oui. J’ai rebroussé chemin et j’ai vidé mon portefeuille dans le verre à café vide de la dame en question. Bravo. Big fucking deal. Insérez ici un scénario de film avec ben des regards attendris, de la petite musique, du vent dans l’toupette pis toute. L’affaire, c’est que de donner tous ces dollars à la mendiante, ça m’a fait feeler plus cheap que cheap.

La vérité, c’est que j’ai peut-être un tout petit peu donné tout cet argent à cette mendiante pour acheter ma conscience face aux dizaines d’autres mendiants que j’ai poliment ignoré récemment. Ben oui. L’hypocrisie d’une poignée de change. En voulez-vous, des excuses? J’en ai tout un tas.

Ben non, on ne peut pas donner du cash à tout le monde.

Ben oui, des fois, des mendiants, y’en a qui ont un sale caractère et on ne se sent pas l’obligation de leur donner quoi que ce soit; ce sont, après tout, des hominidés comme les autres, et ce primate est bien reconnu pour son irascibilité.

Ben oui, des fois, on n’en a juste pas, sur soi, du petit change.

Je pourrais vous sortir mon petit bonnet blanc pis mes petites phrases cucul-la-praline et vous dire que « mais moi, même si je n’ai pas de sous sur moi, je prends toujours le temps de sourire, ou de saluer l’être humain qui est devant moi ». Mais ce serait de la bullshit. Une grosse menterie en pleine face de ces dignes prolétaires qui défilent en une forêt de jambes bien enracinées. Ben non, je ne m’arrête pas tout le temps, et que celui qui s’est toujours arrêté me jette le premier trente sous.

Ben non, on ne peut pas donner de l’argent à tout le monde.

Donner quelques dollars à quelqu’un, ça ne fera pas sortir cette personne de la rue. Certes, c’est un petit geste qui peut faire du bien, dans l’immédiat. Ça va permettre à la personne de s’offrir un repas ou peut-être une place dans un abri pour la nuit. L’affaire, c’est que tout sera à recommencer, le lendemain. Depuis quelques semaines, j’observe les escaliers de la station Guy-Concordia, et j’ai aperçu « ma » mendiante à plusieurs reprises; ma poignée de dollars n’aura manifestement pas changé grand-chose à sa situation. C’est du vide, rien que du vide.

Face à l’exclusion, qu’est-ce qu’on peut faire? Car l’itinérance est bel et bien une forme d’exclusion; si l’assisté social est inclus dans notre machine capitaliste dans la mesure où il reçoit chaque mois un montant d’argent qu’il fera à son tour circuler dans l’économie, au même titre que l’avocat ou le banquier, l’itinérant, lui, est totalement exclu de notre société, car il n’a aucune chance d’y participer. Je crois que cela dépasse l’individu, le geste personnel. Depuis quelque temps, nous vivons une période d’exclusion qui dévore l’aide à l’itinérance, et puis maintenant les assistés sociaux, l’assurance emploi, et autres programmes sociaux. J’ai autrefois été une exclue, et c’est grâce à l’aide de mon prochain que j’ai pu regagner le monde des inclus, avec ma petite place dans le marché du travail, et même une place, certes modeste mais non négligeable dans certaines sphères intellectuelles.

Ne vous trompez pas : les mesures d’austérité de nos gouvernements visant à soi-disant redresser notre économie n’enverront pas moins de gens à la rue, mais plus. Et lorsque nous n’aurons plus d’assistés sociaux ou de chômeurs à exclure, qui exclurons-nous? Les prolétaires du salaire minimum? C’est déjà commencé depuis belle lurette! Et puis quoi, encore?

Imaginez-vous un instant de quoi aurait l’air une société où il y aurait plus d’exclus que d’inclus, prenez une bonne grande respiration, et réfléchissez sérieusement à l’usage dont vous voulez faire de notre démocratie. Vous croyez peut-être contribuer à la démocratie économique, certes, mais au-delà de la démocratie économique, il y a l’humain.

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