L’homme-poubelle

Il y a quelques jours, dans un magazine français, je suis tombée sur une publicité de la marque Brabantia, qui vante les mérites de ses poubelles en acier inoxydable. On y voit un bel apollon au regard enjôleur, les bras chargés de déchets divers. À côté de lui, une question qui tue: «À quoi bon être magnifique si l’on n’est pas utile?»

Juste en dessous, il est écrit « Magnifiquement utile, des poubelles conçues pour faciliter le tri sélectif ». En d’autres mots, ce que la compagnie nous dit, c’est que cet homme à la gueule de séducteur est moins utile qu’une poubelle. Aussi magnifique qu’elle, mais moins utile. Sur le coup, j’ai ri. Puis, je me suis rendue compte que ce n’était pas drôle du tout.

Si c’était une fille plantureuse aux lèvres botoxées et aux rides photoshopées qui avait été flanquée d’un tel slogan, ça n’aurait pas pris trois secondes pour que toutes les associations féminines et féministes se révoltent et exigent qu’on retire cette publicité dégradante de la circulation. On aurait considéré que le message véhiculé ridiculisait la femme sur la photo, mais surtout la Femme avec un grand F, et on aurait trouvé cela inacceptable. S’en serait suivi un débat public sur l’égalité des sexes en 2011, la discrimination qui sévit encore et toujours, malgré des décennies de luttes acharnées et de brûlage de soutien-gorge.

Or, dans le cas qui nous intéresse, ce n’est pas une femme qui est dégradée, mais un homme. Alors là, c’est différent. « C’est vrai qu’un homme c’est moins utile qu’une poubelle, ça sait rien faire dans une maison! », « Et v’lan dans les dents ! Bien fait pour vous messieurs, vous méritez qu’on se moque de vous comme vous vous êtes moqués de nous pendant si longtemps. Ça vous apprendra ! », « N’empêche, y’est peut-être pas utile le gars, mais y’est pas laite non plus. J’y ferais pas mal moi, en tout cas ! » La femme-objet, ça ne passe plus de nos jours. Par contre, l’homme-poubelle, ça, c’est accepté. Voire encouragé. Et ça me pue au nez.

Je pense que je puis dire que je suis féministe. Je refuserai toujours d’être traitée autrement parce que je suis une femme. Ce que je prône, c’est la parité entre les porteurs de chromosomes XY et les représentantes des chromosomes double X. J’ai bien dit « parité ». Équité, équilibre, égalité. Pas « supériorité ». On s’est battu et on se bat encore pour faire reconnaître le fait que les femmes ne sont pas inférieures aux hommes, ce qui conséquemment implique qu’elles ne leur sont pas supérieures non plus. Hommes et femmes ont chacun leurs forces et leurs faiblesses, se sont développés différemment, n’ont pas les mêmes caractéristiques physiques, mais cela ne leur empêche pas d’être capables d’arriver à des résultats similaires dans la plupart des domaines. Malheureusement, dans le discours ambiant, ce n’est pas ce qui ressort.

Alors que plusieurs femmes souffrent encore de discrimination liée au genre, de plus en plus d’hommes sont victimes à leur tour de « persécution » – le mot est fort, mais quand même, on n’est pas loin de ça parfois. En tant que société, on refuse souvent de reconnaître que les hommes ont changé, qu’ils ne sont plus les brutes d’autrefois, pourvoyeurs sans émotions incapables de prendre soin d’un enfant, de passer la mope et de cuisiner un ragoût de veau. On continue de les traiter comme s’ils étaient des méchants barbares cherchant à réduire la femme en esclavage, particulièrement dans les cas de divorce – les militants de Father 4 Justice font peut-être chier quand ils bloquent des ponts durant les heures de pointe, mais ils revendiquent quelque chose de tout à fait légitime selon moi.

Personnellement, je suis entourée d’hommes sensibles, généreux, respectueux qui ne méritent pas du tout d’êtres associés à ces définitions rétrogrades de la virilité, et je suis convaincue que je suis loin d’être seule à pouvoir témoigner de la délicatesse des hommes, de leur obligeance, de leur ouverture. Ni roses ni bruns, ni parfaits ni monstrueux, les hommes qui nous entourent sont beaux parce qu’ils sont humains.

Messieurs, aujourd’hui, en tant que femme, je voulais vous rendre hommage. Vous dire que je vous aime et que je suis convaincue que c’est avec vous, dans l’affection mutuelle et la reconnaissance de nos potentiels respectifs que nous parviendrons à construire un monde meilleur. Et je suis sincèrement désolée que certains croient nécessaires de vous faire subir ce que les femmes ont dû endurer pendant des siècles afin de vous faire comprendre ce que sont la honte et l’humiliation. Vous valez bien plus qu’une hostie de poubelle.

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Après un an de blogage urbaniesque, je tire aujourd’hui ma révérence, pour mieux me concentrer sur l’écriture de mon blogue personnel et de mon prochain roman (le premier, Voyage léger, est toujours disponible en librairie, pour les intéressés). Ce fut un plaisir de discuter avec vous. Maintenant, je cède la place à Eugénie Émond. Je vous en prie, ne soyez pas trop durs avec elle. En tout cas, au moins pour la première semaine !

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