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Lettre ouverte – District 31 : quand la fiction fait fi de toute rigueur, nuance et empathie

À la suite de la diffusion de l’épisode 52 de District 31 à Radio-Canada, Léa Pelletier-Marcotte, avocate et coordonnatrice du Programme Droits de la personne et VIH/Sida au COCQ-SIDA, a publié un statut sur Facebook, où elle critiquait l’émission et le diffuseur de propager de fausses informations à propos des personnes atteintes du VIH. 
Nous lui avons demandé de développer son argumentaire dans une lettre d’opinion que nous publions intégralement ci-dessous.

Tout a commencé par un message dans ma boîte courriel me suggérant fortement de regarder l’épisode 52 de District 31. Alors que le problème semblait alors circonscrit à une incompréhension de l’état du droit sur la criminalisation de la non-divulgation de la séropositivité, l’épisode du 10 décembre est venu transformer ce qui aurait pu passer comme une simple maladresse en totale défiguration.

En l’espace d’un peu plus de quarante minutes, à l’aide de quelques omissions-clé et répliques sensationnalistes, on a fait des personnes vivant avec le VIH des monstres aux yeux de plus d’un million de téléspectateurs·trices. Voici comment.

Étape 1 : Présentez incorrectement le droit applicable

Les épisodes 52 et 53 de la saison 3 de District 31 propagent – non, martèlent – de l’information erronée sur l’état du droit entourant la criminalisation de la non-divulgation du statut sérologique. On y répète à plusieurs reprises que « c’est criminel d’avoir une relation sexuelle sans divulguer son statut sérologique à son partenaire ». Non, ce ne l’est pas nécessairement, et le répéter ad nauseam, ça ne va pas changer l’état du droit. On n’est quand même pas dans Bételgeuse.

Depuis les arrêts R. c. Mabior et R. c. D.C. de la Cour suprême du Canada, une personne vivant avec le VIH n’a l’obligation de divulguer son statut sérologique au VIH qu’avant une relation sexuelle comportant une «possibilité réaliste» de transmission. Selon la Cour, il n’y a pas de possibilité réaliste de transmission (et donc, pas d’obligation de divulgation) lorsqu’un condom a été utilisé et que la personne vivant avec le VIH a maintenu une charge virale (c’est-à-dire la quantité de volume du virus dans le sang) faible ou indétectable.

Mentionnons que la communauté VIH se bat depuis des années pour faire changer cette interprétation, laquelle est contraire aux données scientifiques les plus à jour. Notamment, il est démontré que quand une personne a une charge virale indétectable, le virus ne peut se transmettre à ses partenaires sexuels.

De généraliser la criminalisation de la non-divulgation de la séropositivité en faisant dire aux personnages – et en faisant ainsi croire aux téléspectateurs·trices – que toute non-divulgation est criminelle, c’est un grave manque de rigueur qui ne contribue en rien à améliorer la perception des personnes vivant avec le VIH auprès du grand public.

District 31 ne représente aucunement le droit applicable à la non-divulgation mais s’est offert, plutôt, un raccourci sensationnaliste pour sa trame dramatique, sans égard à ce, ceux ou celles qu’elle devra taire pour le faire.

Il est démontré que quand une personne a une charge virale indétectable, le virus ne peut se transmettre à ses partenaires sexuels. 


Pour satisfaire la trame dramatique de l’émission, les auteurs·trices derrière ces épisodes ont également jugé opportun de dénaturer le droit relatif au secret professionnel. Vous pensez que ce que vous dites à votre médecin traitant est protégé? Sachez que selon District 31, un simple coup de fil à votre médecin, la seule mention d’un soupçon par un membre des forces policières sera suffisante pour que celui-ci lui divulgue votre statut sérologique.

On transforme même les cas où il est permis, pour un professionnel de la santé, de lever le secret professionnel, en obligation de lever le secret professionnel. Même si on fait dire aux personnages que ça vient de la Cour suprême et que c’est écrit « noir sur blanc », ça reste faux.

Déjà, de si grotesques représentations du droit applicable auraient dû sonner l’alarme au contentieux de Radio-Canada. Manifestement, quelqu’un, quelque part, dormait sur la switch.

Étape 2 : Faites des associations sensationnalistes et trompeuses en omettant des faits


C’est cependant l’épisode 53 qui, à lui seul, doit être crédité pour avoir fait reculer la lutte de 25 ans. Vraiment, en qualifiant le personnage vivant avec le VIH de « tueuse en série », on pouvait difficilement mieux alimenter la stigmatisation à l’égard des personnes vivant avec le VIH. Un véritable coup de maître.

Les personnes derrière District 31 ont donc jugé bon de présumer – et diffuser l’idée – qu’une PVVIH qui ose avoir des relations sexuelles (scandale!) infectera tous ses partenaires. Il ne fallait surtout pas s’empêtrer dans des questions de taille telles que « Est-ce qu’un condom a été utilisé? » ou « Êtes-vous sous traitement? » ou « Avez-vous pris des précautions? ».

Il ne fallait surtout pas rappeler aux gens que la transmission, ça se prévient, et qu’une personne vivant avec le VIH prendra, dans la très grande majorité des cas, des précautions pour protéger son, sa ou ses partenaire(s). Il ne fallait pas leur rappeler qu’une infection au VIH, au Canada, on a maintenant le privilège de considérer cela comme une maladie chronique.

En qualifiant le personnage vivant avec le VIH de « tueuse en série », on pouvait difficilement mieux alimenter la stigmatisation à l’égard des personnes vivant avec le VIH.

Non. Il leur fallait un monstre. Ils devaient insinuer que toute relation sexuelle mène à une transmission. Ils devaient faire croire que le VIH, c’est encore une peine de mort. Il fallait dépeindre la personne vivant avec le VIH comme une menace à la santé publique, voire à la sécurité publique.
Alors ils ont fait dire à Hélène Bourgeois-Leclerc que « c’t’une tueuse en série, c’te femme-là ».

Dans l’émission, on a présenté la capitulation de ce monstre comme une merveilleuse réussite.

Dans la vraie vie, cependant, ce sont des centaines de milliers de personnes à (re) sensibiliser à la lutte contre le VIH et à la stigmatisation des PVVIH.
Dans sa réponse, Radio-Canada invoque que la jurisprudence sur la question est « plus large que les seuls arrêts de la Cour suprême ». En effet, des tribunaux inférieurs partout au pays ont appliqué et interprété ces décisions de principe depuis 2012. Or, aucune décision subséquente n’est venue criminaliser toute non-divulgation préalable, bien au contraire.

Mentionner qu’un auteur a interprété la jurisprudence pertinente « d’un autre point de vue », ça ne peut pas justifier de se donner un chèque en blanc pour réinventer le droit.

Certes, les œuvres de fiction ne peuvent pas aborder toutes les nuances inhérentes à un sujet. Cependant, les équipes derrière celle-ci ainsi que les diffuseurs ont l’obligation d’être rigoureux dans leur développement et sensibles dans leur approche.

La fiction, c’est souvent la seule illustration qu’une personne aura d’une situation donnée. Il y a une responsabilité qui découle de cela. On aurait pu utiliser la fiction pour faire avancer les choses. Or, on a plutôt choisi de sacrifier les personnes vivant avec le VIH au bûcher du divertissement.

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