Lettre d’une boulimique

On a tous déjà pris du poids, à un moment donné dans nos vies. Ceux pour qui c’est pas le cas, vous êtes chanceux, mais j’vous emmerde un peu.

La balance, quand on regarde ça objectivement, c’est juste notre rapport avec la gravité. No big deal, comme y disent. Sauf que comme vous le savez tous, dans la société où on vit, c’est quand même pas mal un big deal. Regardons la réalité en face. Si on est mince, on pogne plus, on n’a pas à se sentir jugés quand on prend une poutine au resto, pis on risque de plus se faire engager si on a un beau body que si on a un surplus lipidique. Superficiel? Oui. Exagéré? Non. Toute ma vie, j’ai voulu être plus mince. Je ne me suis jamais acceptée comme je suis, mais comment aurais-je pu? Ce que la société nous enseigne, c’est qu’il faut être in pour être bien dans sa peau. Pis ce qui est in depuis que je suis née et plus avant encore, c’est d’être mince. Quand j’étais au début de mon secondaire, je me privais des repas que ma gentille maman me préparait pour mon diner à l’école. Je jetais subtilement le contenu de ma boite à lunch rose dans les poubelles des toilettes pis je disais à mes amis que moi je dînais pas le midi, je déjeunais gros à place. Ça me permettait de maigrir, même si c’est ô combien néfaste de priver un corps en développement, que me disaient les médecins quand je leur demandais si j’étais trop grosse.  «Bin non, anyway tu serais bin moins cute sans tes belles grosses joues! » qu’ils disaient. Ma technique de privation fonctionnait tellement bien que j’ai voulu optimiser les résultats; j’ai commencé à couper sur mon déjeuner et mon souper. Mes parents m’interrogeaient, se questionnaient, mais comme je niais tout, ils ont semblé abandonner le combat. On est 7 enfants dans la famille, ils avaient d’autres chats à fouetter. Ce mode de vie a perduré avec succès quelques années et j’accumulais avec fierté les kilos en moins et les regards des garçons, qu’auparavant je n’avais jamais eus sur moi. J’étais à l’apogée de ma gloire intérieure. Je ne voyais pas mon comportement comme une maladie, je le voyais comme une victoire sur toutes ces années à ne pas m’aimer. Puis, à l’été de mes 20 ans, mon corps s’est mis à faire la grève. Ça ne lui tentait plus d’être sous-alimenté. Ça a été ma première crise de boulimie. J’ai pris tout ce qui me passait par la main, puis, ne voulant pas accumuler ces calories ingérées, j’ai dû me faire vomir. Je n’ai pas compris cet épisode de ma vie, puis je suis passée à autre chose. Quelques semaines plus tard, une autre crise, puis une autre, puis une autre. C’est ainsi que je suis entrée en enfer. Isolement, honte, tristesse. Je ne pouvais plus arrêter d’avoir des crises, et je devais vomir après chacune d’elles, sinon j’allais ruiner le corps qu’il m’avait fallu tant de temps à obtenir. Malgré mes efforts de purge, j’ai pris pas mal de poids en peu de temps, puis les taquineries ont commencé à embarquer, les regards des garçons à se détourner de moi. J’ai fait plusieurs thérapies, j’ai dû travailler beaucoup sur moi-même. Il a fallu que je retourne à la base du problème, qui était constitué entre autres de cette obsession de la perfection, et donc d’être parfaitement mince.  Aujourd’hui, je n’ai que rarement des crises, mais je n’ai pas arrêté d’être boulimique. Si je saute un repas, c’est aussitôt la roue qui recommence. Un peu comme un ancien alcoolique qui ne saurait s’arrêter s’il prenait une seule bière. J’ai écrit ce billet parce que même si le nombre d’individus souffrant de troubles de comportement alimentaire est restreint, personne n’est à l’abri. Ne répétez pas mes erreurs, nourrissez votre corps, et nourrissez-le bien. Laissez tomber les standards de beauté établis par une société qui nous dicte quoi penser et comment agir. Soyez vous. Aimez-vous. Peu importe ce que vous voyez dans votre miroir, ou sur votre balance. Illustration :  Catherine Potvin

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