Tim Mossholder

Les startups sont-elles les entreprises les plus cool ?

Lorsque « passion » éclipse « fonds de pension ».

Mathilde Ramadier, 29 ans, a travaillé quatre ans pour plus d’une dizaine de startups à Berlin. Elle vient de sortir un essai sur son expérience, qui est loin d’être rose. Ses critiques sont acerbes, et son titre évocateur: Bienvenue dans le nouveau monde, comment j’ai survécu à la coolitude des start-ups.

Dans une entrevue accordée à Cheek Magazine, elle dénonce plusieurs aspects de la culture des startups, notamment le fait que les employés ne sont pas toujours payés, qu’on espère d’eux des heures supplémentaires gratis ou encore qu’ils fournissent leur matériel de travail. En échange, les collègues sont des amis, la mission de l’entreprise est inspirante et on met à la disposition des employés machines à bonbons et tables de baby-foot.

Pour commencer, c’est quoi une startup ou «jeune pousse»?

Avant d’aller plus loin, commençons par préciser rapidement ce qu’est une startup (ou «jeune pousse», si on tient à franciser!). Il y a plusieurs définitions, dont la plus large serait probablement tout simplement une entreprise en démarrage.

Mais la plupart du temps, ce dont on parle, c’est d’une entreprise liée au secteur technologique, qui a une idée innovante et un gros potentiel de croissance.

Par exemple, si le but de votre entreprise c’est de vendre du pain artisanal aux résidents de votre quartier, c’est bien, mais ce n’est pas vraiment une startup. Par contre, si vous voulez convaincre des entreprises partout à travers le monde de souscrire à votre service de livraison d’hydromel «saveur du mois» pour remonter le moral des employés et «stimuler la ruche» (Let’s buzz that buzzness!), là, on sent que ça ressemble à une startup.

(Voici pourquoi je ne suis pas entrepreneure.)

Les startups ne paient pas leurs employés?

Bon alors, ces conditions de travail louches, c’est répandu? Les startups ne paient pas leurs employés? On l’a demandé à Jean-François Ouellet, professeur agrégé au département d’entrepreneuriat et innovation des HEC de Montréal.

«C’est une approche qui existe, mais on ne voit pas vraiment ça à long terme. Habituellement, quand une startup démarre, c’est deux ou trois personnes qui sont passionnées par un problème qu’elles veulent résoudre. Et la passion, avec le bâillement, c’est la chose la plus contagieuse chez les humains! C’est vrai qu’en ce sens, une startup peut ressembler à une secte avec un gourou. Les passionnés vendent tellement bien leur histoire qu’on peut avoir tendance à vouloir travailler gratuitement pour eux», explique-t-il.

C’est ce qui est arrivé avec les fameux souliers TOMS. Le concept global: pour une paire achetée, une autre est donnée à un enfant qui n’a pas les moyens de s’en procurer une. L’idée de départ était si engageante que le fondateur a démarré l’entreprise à partir de son appartement avec des stagiaires non rémunérés qu’il n’a pas eu de mal à trouver… et la compagnie fait maintenant des millions de dollars.

Un des problèmes de plusieurs startups, ce n’est pas l’idée de départ, mais l’exécution.

Si le départ d’une startup peut se faire avec quelques passionnés non payés, ce n’est toutefois pas une bonne stratégie à long terme. Surtout au Québec où, si on se compare avec l’Europe, on a une plus grande tendance à payer nos stagiaires, et où le taux de chômage chez les jeunes est beaucoup plus bas.

«On sait qu’on ne peut pas exploiter les gens à long terme sans que ça nous retombe dans la face. Les startups ont des modèles innovants, elles ont besoin de programmeurs, de technologues… et c’est à peu près impossible d’avoir le travail de ces gens-là gratuitement. Ce qu’on peut trouver comme stagiaires gratuits, c’est dans des domaines où il y a malheureusement moins d’offres que de demandeurs, ou bien si on engage des gens pas qualifiés. D’ailleurs, par expérience, un des problèmes de plusieurs startups, ce n’est pas l’idée de départ, mais l’exécution. Si tu travailles avec une armée de stagiaires sans expérience, ça va prendre plus de temps ou ton idée sera exécutée moins efficacement.»

Un «méchant trip jusqu’à ce que tu aies des enfants».

Il y a évidemment une certaine forme de liberté et de modèle alternatif qui attire les employés dans les startups; c’est pour ça que des entreprises essaient de répliquer certaines des stratégies pour attirer les jeunes chez eux. Un milieu rempli de passionnés où personne ne compte ses heures, ça peut être un «méchant trip jusqu’à ce que tu aies des enfants», affirme aussi M. Ouellet. Mais il faut quand même vivre: l’entreprise devrait donc se trouver quelque part entre les deux.

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Montréal dans le top 20

Ça vaut la peine de s’intéresser au phénomène: après tout, Montréal a été classée en 2015 comme le 20e endroit au monde où il fait bon démarrer une startup (les trois premières positions du palmarès sont occupées par Silicon Valley, New York et Los Angeles; au Canada, Toronto et Vancouver se classent un peu avant Montréal).

Notre métropole compte des startups proposant des produits variés. Un outil pour gérer des équipes sportives, un service automatisé de mixage de musique ou encore une plateforme pour mettre en contact des étudiants et des tuteurs partout à travers le monde, pour ne nommer que quelques concepts.

C’est vrai que malgré l’enthousiasme révolutionnaire, 90 % des startups ne fonctionnent pas?

Opter pour l’entrepreneuriat… c’est aussi prendre une chance.

Essentiellement, oui. «Le taux d’échec se situe entre 66 et 90 %, avec variance en fonction du secteur, de l’équipe entrepreneuriale et du timing», confirme M. Ouellet.

Quand le ministère du Développement économique du Québec s’intéresse au taux de survie des entreprises, il les divise en deux catégories: les microentreprises (moins de cinq employés) et les autres. Plusieurs startups font partie de la première catégorie, et c’est celle qui compte le taux de survie le plus bas (en 2008, c’était 33,7% après 5 ans). Or, les entreprises de cinq employés et plus ont un taux de survie plus élevé (50,6%), mais dont la tendance est à la baisse. Dans un cas comme dans l’autre, il reste qu’opter pour l’entrepreneuriat… c’est aussi prendre une chance.

Les startups, un milieu de gars?

iDentité Québec décrit le cycle de vie d’une startup ainsi: l’amorçage (stade de l’idée), le démarrage (premiers lancements commerciaux), le décollage, la consolidation et finalement l’introduction en bourse (si ça va vraiment bien, style eBay ou Facebook). C’est peut-être normal d’échouer dans les premiers stades, surtout si on prend une chance avec l’idée ou le modèle d’affaires plutôt que de se calquer sur quelque chose d’établi…

Un monde de gars

Un point dénoncé par l’article de Cheek Magazine semble complètement vrai: les startups sont un milieu où les boss, c’est des gars. Mais en fait, c’est avant tout que le milieu de l’entrepreneuriat en est un de gars.

«Grosso modo, en entrepreneuriat, ça tourne autour de 80 % d’hommes et 20 % de femmes. Ça tend à changer — il n’y a pas si longtemps, c’était 100 % d’hommes –, mais on est encore loin de la parité», affirme M. Ouellet.

Mais évidemment, il y a aussi de la place pour les filles.

Si on ajoute à ça le fait que l’informatique et l’ingénierie, deux domaines forts en innovation, sont à prédominance masculine, on comprend que les startups soient fondées par des gars, c’est pas surprenant.

Mais évidemment, il y a aussi de la place pour les filles. Jean-François Ouellet donnait d’ailleurs spontanément comme tout premier exemple au début de notre entrevue une de ses étudiantes, nutritionniste, qui est en train de monter sa startup. Et avec les exemples vient l’émulation.

«On constate en général que ce qui concerne les relations humaines, comme les programmes de RH, ça attire plus les femmes, et les domaines plus «carrés», comme les finances, ça attire plutôt les hommes. L’entrepreneuriat, il ne faut pas oublier que c’est avant tout faire affaire avec des êtres humains, pas seulement faire de l’argent. Les femmes se sentiraient peut-être plus interpellées si on utilisait ce langage et cette conception-là.»

Si vous vous lancez vous aussi, s’il vous plaît, ne créez peut-être pas un nouveau réseau social.

Alors si vous êtes inspirés et inspirées, lancez vos idées sans exploiter (trop) de stagiaires. Par contre, laissez-moi l’hydromel motivationnel, et s’il vous plaît, ne créez peut-être pas un nouveau réseau social? Parce que là Snapchat, Instagram ET Messenger nous demandent de faire des stories, et on ne sait plus où donner de la tête. Ça s’en vient épuisant.

Pour lire un autre texte de Camille Dauphinais-Pelletier: «Pourquoi les gars ne veulent pas danser?».

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