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Les régimes ne fonctionnent pas. 90 % des gens qui perdent du poids en suivant un régime le reprennent dans les 5 années suivantes, dépassant souvent leur poids prérégime. C’est un fait bien documenté, même pas la peine de s’obstiner dans les commentaires.
Pourtant, année après année, on brasse des milliards chez les compagnies de régimes, programmes d’amaigrissement et plans de pertes de poids de tout acabit.
Comment une industrie qui vend quelque chose qui ne fonctionne pas génère autant de profits? C’est ce que j’ai tenté de comprendre en décortiquant les sites de quelques-unes de ces compagnies avec une experte.
Au Canada, l’industrie de l’amaigrissement aurait généré plus de 8 milliards de dollars américains en 2019 selon Marketsandmarkets Research. La même année, aux États-Unis, on évaluait l’industrie à une valeur de 71 milliards.
Ces chiffres ne surprennent pas Dre Stéphanie Léonard, psychologue spécialisée en comportements alimentaires: «C’est fascinant de voir une industrie aussi lucrative être aussi inefficace», dit-elle.
ces compagnies ne vendent pas des régimes de perte de poids, elles vendent l’illusion que cet idéal de beauté est à la portée de tous et toutes.
D’un côté, beaucoup de monde est déjà au courant que les promesses de ces régimes sont irréalisables. Mais d’un autre côté, les normes sociales qui poussent les gens à vouloir perdre du poids ne disparaissent pas. «On subit l’énorme pression de ressembler à un modèle de beauté irréaliste et unique. C’est un modèle qui sert avant tout à vendre des choses, il y a un potentiel en or dans cet écart infranchissable pour des compagnies. Toutes vont proposer des stratégies pour amoindrir l’écart entre soi et cet idéal.»
En somme, ces compagnies ne vendent pas des régimes de perte de poids, elles vendent l’illusion que cet idéal de beauté est à la portée de tous et toutes. Et ça résonne chez beaucoup de gens.
En naviguant le processus d’inscription de plusieurs programmes de perte de poids, je me suis rendu compte qu’ils sont étonnamment similaires. J’ai demandé à Stéphanie d’analyser avec moi ce processus, pour dénicher les tendances, les fausses promesses et les messages insidieux qui se cachent derrière un premier contact avec ces programmes.
J’ai analysé trois programmes de perte de poids: Weight Watchers (maintenant WW international), PerfectBody et Noom. J’ai choisi ces trois programmes pour leur popularité et parce que je croyais au départ qu’ils représentaient chacun un type particulier de régime. Je me suis vite rendu compte que je me trompais, car, en dehors de leur emballage visuel, ces trois programmes sont extrêmement similaires, de l’inscription jusqu’au fonctionnement.
Dans les trois cas analysés, il faut remplir un petit quiz pour s’inscrire. On pose des questions sur les habitudes alimentaires, sur le degré d’activité physique et, évidemment, sur les mensurations. Tout ça, avec la promesse que l’expérience sera totalement personnalisée.
Sans compter les silhouettes où on nous demande d’indiquer les «régions problèmes» sur lesquelles on veut travailler (ventre flasque, fesse épaisse, double menton, alouette), et le chiffre du poids qui rappelle à beaucoup d’humiliantes conversations chez le médecin ou à table à Noël. Un constat s’impose: ces questions fragilisent avant de proposer la solution dont on croit avoir besoin.
«rapidement, on revient à un discours très culpabilisant»
Tout cela est présenté avec beaucoup de bienveillance. On est porté à croire qu’il s’agit d’une question de santé, de bien-être. «D’un côté, on installe une relation de confiance avec la personne, explique Dre Léonard. On dit qu’on comprend sa situation, on lui promet qu’avec ce programme, elle va perdre du poids en ayant du fun!»
«Mais, rapidement, on revient à un discours très culpabilisant», remarque la psychologue. «On va vous aider à rester sur le droit chemin», «résister à la tentation», on se rend vite compte que sous la notion de plaisir, le contrôle et la restriction demeurent. «Peu importe son emballage, une restriction alimentaire reste une restriction alimentaire», souligne Dre Léonard.
«Peu importe son emballage, une restriction alimentaire reste une restriction alimentaire»
La vision du poids et de la minceur dans notre société est en train de changer. La grossophobie est de plus en plus reconnue et les régimes restrictifs n’ont plus la cote.
Cela ne sonne pas le glas de l’industrie de l’amaigrissement, mais plutôt son déplacement vers l’industrie du bien-être (wellness industry, clean eating, etc.). «Ce n’est plus politiquement correct de parler de perte de poids, alors on passe par l’angle de la santé pour sauver le modèle d’affaires. Le fond reste le même», explique Stéphanie Léonard.
«La vérité, c’est qu’il est impossible de connaître la santé de quelqu’un selon quelques chiffres, le poids ou l’indice de masse corporelle.»
Elle voit là une fausse adéquation entre minceur et santé: «La vérité, c’est qu’il est impossible de connaître la santé de quelqu’un selon quelques chiffres, le poids ou l’indice de masse corporelle. Quand on promet la santé, mais qu’on intervient juste sur ces données-là, ça ne peut pas fonctionner.»
Peu importe les noms que prennent ces programmes nouveau genre, le principe de séparer les «bons» aliments des «mauvais» et l’encadrement de l’alimentation par des règles ne peut mener à une relation saine avec la nourriture selon la psychologue: «On n’apprend pas à écouter et reconnaître les signaux de son corps, mais à mieux les contrôler et les ignorer. Ce sont des régimes sous une nouvelle stratégie de marketing.»
S’il y a quelque chose auquel le capitalisme excelle, c’est se réinventer. Si l’industrie de la perte de poids est encore aussi lucrative, ce n’est pas parce que tout le monde est naïf.ve. C’est surtout parce qu’il y aura toujours du profit à faire avec nos insécurités préfabriquées.
Au cours de sa pratique, Stéphanie Léonard a remarqué que les problèmes d’image corporelle et de relation à la nourriture sont très étendus, plus qu’on ne le pense: «Les gens ne pensent pas qu’il y a motif à consulter avant que ça se présente sous forme de crise ou de trouble grave, mais c’est présent.» C’est pourquoi elle a fondé Bien avec mon corps, un organisme qui intervient auprès des jeunes pour les aider le plus tôt possible à entretenir une relation saine avec leurs corps.
Entre les questions se glissent des déclarations rassurantes, on dit toujours qu’on sait que c’est difficile et que ça n’a peut-être pas marché la dernière fois, mais que cette fois, c’est la bonne. Les autres régimes n’étaient tout simplement pas assez compatibles avec mon style de vie, mais celui-là sera différent. On promet toujours une perte de poids rapide, durable et sans effort. Toutes des promesses irréalisables selon Stéphanie Léonard, mais auxquelles on aimerait croire.
Si ces programmes insistent sur le côté plaisant et sans effort, Stéphanie Léonard souligne cependant que les régimes restrictifs peuvent avoir des conséquences pires que de ne pas perdre du poids ou le reprendre par la suite. «On ne devrait jamais descendre en bas de 2000 kcal par jour, même quand on est peu actif.ve», avertit-elle en voyant le plan d’amaigrissement à 1600 kcal proposé par PerfectBody. «Si on maintient un si petit apport calorique, il va y avoir des conséquences sur la santé mentale et physique. Le corps n’a pas l’énergie dont il a besoin pour bien fonctionner.»
Weight Watchers s’est renommé WW international, sans doute pour s’éloigner d’une image superficielle de la perte de poids. Et ce n’est pas la seule compagnie à suivre cette tendance. On parle de traitement «holistique», on promet une expérience presque spirituelle qui touche toutes les sphères de la vie. «Tant mieux si ces programmes-là tentent d’aider avec d’autres questions, comme le sommeil ou l’estime de soi. Cependant, les gens qui se retrouvent sur ces sites n’ont pas été motivé.e.s par ces problèmes, mais par la perte de poids», estime Dre Léonard.