Les pirates de la forêt

Parce qu'on ne sait jamais où peut mener une « simple » job d'été.

Chaque été, 6 000 planteurs d’arbres se retrouvent face à un paysage apocalyptique. Devant eux, des montagnes de branches brûlées et des kilomètres de troncs qui pourrissent comme seul horizon. C’est que des machines, qu’on croirait sorties de l’univers de Mad Max, sont reparties avec les arbres qui avaient de la valeur, laissant derrière elles une nature dévastée.

La photographe de guerre canadienne Rita Leistner et l’artiste tatoueuse montréalaise Laurence Morin ont toutes deux été planteuses d’arbres dans une autre vie. Laurence, 25 ans, est née l’année où Rita, 55 ans, a pris sa retraite comme planteuse d’arbres, soit en 1993.

Mais en 2017, le destin a réuni les deux femmes dans une forêt de la Colombie-Britannique. Ou, du moins, ce qu’il en restait… La photographe voulait documenter le travail de ces superhéros qui repeuplent après les coupes à blanc. Et Laurence n’avait alors qu’une idée en tête : planter le plus d’arbres possible.

La forêt comme champ de bataille

Bien avant de trimballer sa caméra en Irak ou en Afghanistan, Rita Leistner a joué de la pelle dans les forêts de l’Ouest canadien. Ce qui devait être une « jobine » entre deux sessions d’université aura finalement duré 10 étés.

À sa première saison comme planteuse d’arbre, Rita était la seule femme parmi son campement composé de 13 personnes. Il faut dire qu’elle arrivait d’un autre milieu de travail qui sent fort la testostérone : elle avait été serveuse dans un bar de danseuses à Vancouver.

« Serveuse ! » insiste-t-elle.

« J’ai lâché l’école à 16 ans et je suis partie dans l’Ouest. J’ai travaillé à Lake Louise et ensuite à Vancouver. C’est quand je suis rentrée à Toronto pour m’inscrire à l’université que j’ai entendu parler des planteurs d’arbres. »

Elle n’avait jamais pensé fêter son 20e anniversaire à suer sa vie dans le bois près de Prince George, en Colombie-Britannique. C’était en 1984.

La fille qui tatouait des arbres

Été 2017, Laurence Morin en est à sa troisième année comme planteuse d’arbres. Une job d’été par excellence pour cette fille de bûcheron gaspésien qui a passé toutes ses vacances estivales de jeunesse sur les bords du golfe du Saint-Laurent.

« J’ai commencé après ma première année d’université. J’étais tannée de Montréal, j’avais aucune expérience de voyage et j’étais tannée d’être une enfant. »

Ironiquement, Laurence dit qu’un camp de planteurs d’arbres, ça ressemble un peu à « un camp de jour pour adultes, mais vraiment strict ». « On m’appelait Raccoon, la fille de Montréal avec les tattoos… Y a de l’ego; tu te cherches un peu, là-bas. Chacun a sa persona; moi, j’étais la fille badass », raconte-t-elle.

Et c’est l’image de cette fille qui ne s’en laisse pas imposer que Rita a capturée en pleine forêt. Une main dans son sac prête à dégainer un bébé arbre, le regard fixé sur le prochain petit coin de terre où creuser un trou pour planter.

Un demi-million de trous

Rita Leistner connaît le rituel : elle l’a répété plus d’un demi-million de fois. Mais si vous lui aviez dit qu’elle arriverait à ce résultat après sa première journée de travail, en 1984, elle ne vous aurait pas cru.

« Une chose à la fois. C’est la leçon que j’en ai tiré. Tout ce que tu peux faire, c’est commencer et planter un arbre à la fois. Ne te décourage pas; n’abandonne pas; ne te mets pas à pleurer assis sur une souche. O.K., parfois, peut-être que oui. »

Car après avoir reboisé des forêts entières de ses propres mains — parfois dans des marécages où les maringouins se prennent pour des piranhas —, et après avoir poussé son corps et sa tête au-delà de leur capacité, tout devient possible. Un photoreportage dans un hôpital psychiatrique irakien; un livre à propos d’un voyage en Afghanistan; un documentaire sur les planteurs d’arbres…

À l’abordage

La forêt a aussi donné des leçons à Laurence. À la fin de sa deuxième année comme planteuse, après avoir remporté le titre de fille qui avait planté le plus d’arbres dans son crew de planteurs, la jeune femme était exténuée. À son top, elle plantait 5 000 arbres en une journée. Un arbre toutes les 10 secondes ! Le corps et le mental brisés, elle s’est demandé si l’effort en valait la peine.

« Je me suis assise avec moi-même et j’ai pris la décision que, peu importe ce qui arrive dans la vie, si ça va bien ou si ça va mal, je choisis la vie de pirate. Je choisis de faire de l’art pour vivre, de ne pas faire de compromis sur ce que je veux faire dans la vie. Je veux pas une job “d’adulte” : je veux faire ce que je veux. Et c’est pour ça que j’ai commencé à tatouer. »

L’année suivante, elle est retournée planter, tout en tatouant ses compagnons de camp. Puis elle en a fait son travail à temps plein, laissant derrière elle un bac en kinésiologie et une future carrière d’entraîneuse de patinage de vitesse.

Aujourd’hui, c’est son travail au studio d’artistes indépendants dont elle est copropriétaire qui occupe l’artiste tatoueuse. Et les projets ne manquent pas de son côté. Qui sait ce qu’elle fera de ce terrain en Mauricie qu’elle a acheté récemment et qui, hasard de la vie, a été reboisé il y a plusieurs décennies par des planteurs d’arbres ?

Planteuse un jour…

Rita et Laurence ont quitté le reboisement, mais le reboisement ne les a jamais vraiment quittées.

Pour les deux femmes, cette riche expérience a donné une direction à une boussole qui « spinnait » peut-être un peu trop vite. Et elles font aujourd’hui ce qu’elles aiment par-dessus tout : défricher toutes sortes de terrains, fraterniser avec des camarades improbables et naviguer dans la vie au gré des vents. Et comme au temps des campements installés au milieu de nulle part, elles tracent les premiers sillons dans le sol, soit sur la ligne de front, soit dans la peau, mais toujours avec le couteau entre les dents… et avec cette volonté d’aller là où aucune pirate n’est allée encore.

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