Jade Bressan

Les Oscars du peuple

La grande fête du cinéma est devenue tellement déconnectée de la vie, réapproprions-nous les films et créons notre propre cérémonie.

Le gala des 90e Academy Awards, mieux connu sous le nom des Oscars, aura lieu dimanche prochain, le 4 mars au Dolby Theater, à Los Angeles.

Bon, on s’entend qu’il s’agit d’une cérémonie vétuste et déconnectée, où le monde des gros studios se donnent des tapes dans le dos, fument des cigares et font des speechs publics sur des enjeux importants qu’on aura malheureusement tous oublié l’année suivante.

Mais, ça veut pas dire que les films en nomination ne sont pas bons. Au contraire, mes amis. Pour la première fois en plusieurs années, j’ai eu le privilège de pouvoir regarder les neuf films en nomination pour l’Oscar du meilleur long-métrage et je dois dire que y’a du maudit bon stock.

Tellement que j’ai décidé de moi-même leur tenir une cérémonie en leur réinventant des catégories. Parce que ces films, il sont fait pour nous après tout. Et c’est important d’avoir d’autres raisons de les voir que «ils ont gagné des Oscars.»

Le meilleur film que personne ne va voir

Beaucoup de gens ne savent même pas qu’il est en nomination. Les autres roulent leurs yeux et se disent : « Bon, encore un maudit film de la deuxième guerre en nominations aux Oscars. » Vous n’avez pas complètement tort de vous exaspérer devant la fixation de l’Académie pour la Grande Guerre. Cependant, Darkest Hour n’est pas juste à propos de ça. Le film présente l’ex-premier ministre britannique et héros de guerre Winston Churchill sous un jour vulnérable et exposé à la critique virulente de politiciens de son parti souhaitant négocier un accord de paix avec Adolf Hitler.

Joe Wright se sert du révisionnisme pour faire passer un point sur le monde d’aujourd’hui. On vit à une époque où tout le monde s’expose potentiellement à la critique, mais c’est important de croire en ses positions et se battre pour ce en quoi on croit. Dans le cas de Winston Churchill, l’avenir du monde en dépendait.

Le meilleur film que personne n’aurait vu s’il n’avait pas été mis en nomination

Un petit film indépendant du réalisateur de films cultes tels que In Bruges et Seven Psychopaths. On en aurait beaucoup moins entendu parler s’il était sorti en salle en juin, mettons. Three Billboards Outside Ebbing Missouri a beaucoup profité de la proximité de la période des galas aux États-Unis (il est sorti en novembre et les galas débutent en janvier). Il a beaucoup été critiqué pour sa représentation paresseuse des inégalités raciales dans le mid-ouest américain (et avec raison), mais c’est quand même un film adorable sur la colère qui confronte un mythe qu’Hollywood aime bien perpétuer : la vengeance.

Dans l’univers de Three Billboards Outside Ebbing Missouri, t’as beau être fâché et avoir raison d’être fâché, c’est pas ta colère qui va te donner justice. C’est un film confrontant, inconfortable parfois, un peu cartoony, mais quand même férocement original.

Le film le plus overrated

Gang? Pour de vrai, là? C’était Adolf Hitler, je crois (ou Goebbels), qui disait : plus le mensonge est gros, plus il a des chances de passer. La réputation de Guillermo Del Toro n’est plus à faire, mais de là à encenser un film ou une femme baise le monstre dans Creature of the Black Lagoon et le garde en captivité dans son bain (avec, bien sûr, une sous-intrigue militaire mal chiée pour accompagner le tout), y’a toujours bien des maudites limites. Je sais qu’on est supposé suspendre notre incrédulité au cinéma, mais de là à avaler une histoire romantique avec une bibitte laide et une madame avec des cicatrices en formes de branchies, c’est un peu n’importe quoi.

Si elle avait été juste amoureuse de lui, j’aurais pas trop chialé, mais la relation monogame avec la bibitte laide avec un pen rétractable, ça va un p’tit peu loin à mon goût. Voilà deux heures de ma vie que j’aimerais ravoir.

Le film qui veut le plus gagner, mais qui ne gagnera pas

L’été dernier, tout le monde disait que ça ne servait à rien de tenir la cérémonie des Oscars parce que le grand Steven Spielberg sortait de sa tanière pour faire un film sur la liberté de presse.  Six mois plus tard, Spielberg accouchait du parfait long-métrage pour gagner l’Oscar en 2003: une prémisse politico-historique,  une trame sonore signée John Williams (pour un film de bureau), une ribambelle de gros noms qui se marchent sur les pieds pour avoir du temps d’écran, un flashback de la guerre du Vietnam pour partir le bal avec la toune obligatoire de CCR par-dessus.

Bref, c’est comme si Spotlight (le gagnant d’il y a deux ans),  s’était fait faire un makeover beauté pour essayer de regagner le même Oscar. Si The Post a été complètement ignoré au box-office, c’est parce que c’est un film compétent mais morne et institutionnel. Quand un réalisateur veut gagner une statue plus que de plaire à son public, ça sonne ça.

Le film qui mérite de gagner, mais qui ne gagnera probablement pas

On va se le dire, c’est extrêmement dur pour un film tourné en numérique de gagner une compétition contre des pairs filmés sur pellicule. Qu’il gagne ou non, Get Out est un des films les plus importants des dix dernières années. Non seulement, c’est fucking bon et original, mais c’est aussi un film qui dit quelque chose qu’aucun film n’a affirmé avant: le racisme est bel et bien vivant au 21e siècle, mais il porte un tout autre visage.

Il est dans les institutions, dans nos habitudes et tout ce qu’on prend pour acquis. Si l’Académie veut se racheter pour la bourde dégueulasse de l’an passé (avoir nommé le mauvais film comme gagnant à la fin de la soirée), Get Out va gagner. Mais sinon, l’Académie va utiliser ses modestes origines et son petit budget pour le tasser.  Mais c’pas grave. Get Out va vivre une longue vie quand même et assurera carte blanche à son réalisateur Jordan Peele pour plusieurs années encore.

Le film qui va probablement gagner

Et c’est très correct. Lady Bird est un excellent film qui va bénéficier d’un changement de garde à l’académie. Si la victoire historique de Moonlight n’était jamais arrivée, je vous aurais dit de donner la statuette à The Shape of Water et de ne même pas regarder la cérémonie le soir même, mais les choses changent. Lady Bird, c’est l’histoire d’une jeune femme qui rêve trop grand pour ce que la vie peut lui offrir et de parents qui ne savent pas quoi faire avec leur jeune fille trop pleine de vie. C’est un portrait émouvant et réaliste de l’amour familial et une étude de personnage minutieuse et dynamique.  C’est pas le plus beau film non plus, mais son esthétique particulière vous rendra nostalgique des années JNCO.

Mention spéciale à Phantom Thread, de Paul Thomas Anderson, probablement mon film favori du lot. Il y a une petite chance qu’on le récompense à la fin de la soirée, car tout comme pour Guillermo Del Toro, l’Académie a passé ses chefs d’oeuvre sous silence. C’est aussi le dernier film de Daniel Day-Lewis… fait que, ça s’pourrait que Phantom Thread cause une surprise.

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up