Les minutes

Je me souviens d’une époque pas si loin du tout, d’une époque à oublier, j’aurais le goût, mais ça ne se fait pas, d’une époque où je n’étais rien. Je t’en ai souvent parlé, mais un peu de manière détournée, un peu au travers du reste. Mais ce rien là, non. Pas de front.

Ça faisait trop mal, peut-être.

Les traces qui me restent de ce long moment sont davantage physiques. Des impressions dans le milieu du sternum. Il était là, le siège de mon vide. De mon rien. J’errais la vie, y faisais ce que je devais. Travailler. Parler à des gens. M’occuper des p’tits. Manger une toast.

Mais toute me traversait le corps sans prendre prise, sans que ça me touche vraiment.

Ça pouvait pas. Ça tombait dans le trou. Ça se décrit mal, m’a t’avouer. C’est le propre du rien, I guess. Tu le sais, en plus, que tu ne devrais pas te sentir de même. Parce que t’as souvent des raisons de ne pas te sentir de même. Des raisons valables, des raisons bonnes. Le vide, il semble, se crisse des raisons. Il arrive même qu’il te sorte juste assez du corps pour créer un espace entre toi et tout le reste. Un espace dans lequel ce qui pourrait ou devrait t’atteindre, se désagrège. Et ne te touche pas. Ça aussi, c’est embêtant. Surtout quand ce sont des mains de p’tits qui prennent la tienne ou des mots doux qui te rebondissent sur le cœur. Tu vas faker un sourire parce que tu sais que c’est ça que ça devrait générer. C’est un peu rendu là que tu constates que t’es un automate. Que tu subis la vie. À chaque respiration, à chaque levée de ton lit. Les minutes à enchaîner. Une à une. Jusqu’à ce que tu puisses te coucher, enfin, idéalement bien amortie par un ou deux comprimés. Un verre, aussi, pourquoi pas. Aliénation, on pourrait nommer ça.

Parce que tu es décidément autre chose que ce que tu sais que tu peux et devrais et veux être.

T’es même juste un peu à côté de toi, tout le temps. Y’a peut-être bien les moments de corps qui te rendent un peu à toi, ceux qui t’obligent à te ressentir et à ne pouvoir faire que ça, t’habiter. Parce que tu pulses et veux et donnes et prends et que c’est chaud, tout ça. C’est vivant en esti. Et c’est ça que tu cherches sans arrêt, le shake de la vie. Mais celui qui se vit aussi dans le calme, dans le constant, dans le plein, dans le détail. Être toute là, assise sur mon divan, à faire le café, à plier le linge, à lire, à papoter, à caresser les cheveux des p’tits. Ne pas constamment anticiper le prochain instant. Ne plus vivre machinalement. Avoir une envie à me mordre fort les lèvres de toute. Ou presque, n’allons pas dans les cas de figure étranges et louches.

Ben. En ce jour de ma fête de trentaine qui ne recule pas, j’pense que chu rendue là. Habiter la vie. Habiter ce que je suis.

Je sais que les mots m’ont aidée. Leurs échos. Notamment. Je ne suis plus du rien. En termes de victoire sur soi, c’est pas pire, je trouve. Ne plus me battre contre moi-même. M’être finalement rentrée dedans. Et y être à l’aise. Comme si ça m’appartenait et que je n’y étais pas une étrangère. Avoir subitement la vie devant soi, on dirait bien. Un horizon large. À piétiner, à brasier, à faire l’étoile au sol, à prendre de toutes les mains. Mais ben doucement. Mais pas pressement.

Une minute voulue à la fois.

Professeure de philosophie, cœur le kitsch et les années 80, essaie de faire du quelqu'un de sa progéniture. Déteste les demandes à l'Univers.

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