Les leçons que j’ai apprises en travaillant dans la porn

«Tu seras la seule fille dans l’équipe et aucun des gars ne veut monter le contenu gay… Est-ce que tu serais à l’aise de t’occuper du hardcore homme/homme ?»

Ça faisait 6 mois que j’échouais même à avoir une entrevue dans mon domaine, alors c’est de façon beaucoup trop enthousiaste que j’ai répondu “OUI, GÉNIAL !”.

Voici donc les apprentissages que j’ai tirés de mon expérience en tant que monteuse porn:

L’innocence, ça se perd! Ou l’overview effect

Quand j’ai traversé le grand open space pour me rendre à mon nouveau bureau pour la première fois, c’est le nombre de pénis dans la salle qui m’a le plus stupéfiée. Il y avait UNE autre femme sur le plancher. Et sur chaque écran, un autre pénis. Le pire, c’est que moi, je pensais juste à mon père et ce que j’allais bien pouvoir lui raconter sur ma première journée à mon nouveau travail. La première semaine, j’ai rêvé tous les soirs de grosses machines industrielles qui font des va-et-vient à l’infini.

Mais au bout d’un certain temps, j’ai fait l’expérience d’un changement de perspective semblable à ces astronautes qui ne voient plus jamais la vie sur Terre de la même façon après avoir observé notre planète depuis l’espace, ce qu’on nomme l’overview effect. Vous avez beau croire que vous consommez beaucoup de vidéos pour adultes, mais même votre oncle cochon qui n’a jamais eu de blonde n’en écoute pas 8 heures par jour, 5 jours par semaine.

Aujourd’hui, j’ai définitivement un autre regard sur le sexe, les limites, la normalité et l’amour. Je ne suis pas devenue une pornstar pour 2 cennes, mais je suis clairement moins dédaigneuse qu’avant. Et comme une pornstar à la maison, j’ai besoin de plus d’intimité pour vraiment me mettre dedans sans penser au travail. Mais le changement le plus remarquable, ça reste que tout mon “vocabulaire de chambre” est maintenant en anglais. Mettons que je pourrais pas coucher avec PKP.

Un son vaut 1000 images

Au travail, on partageait sur le serveur commun un dossier tristement hilarant et choquant (ou comme diraient les annonces du Quartier des spectacles: un dossier TRISCHOQULARANT). Ce dossier contenait tous les extraits vidéos que l’on devait couper du produit final: des vidéos pas montrables dans lesquelles des gens tombaient, des guedis revolaient, des cossins restaient coincés ou bien sortaient sans prévenir. Tout ça pour dire que telle une vétérante du Viêtnam de la pornographie, j’ai vu mon lot d’horreurs. Et bien contre toute attente, si j’ai entièrement fait la paix avec ce que j’ai vu…c’est ce que j’ai entendu qui hante encore mes nuits.

J’ai un vague souvenir de l’unique cours d’éducation sexuelle que j’ai reçu au secondaire (2 heures d’éducation sexuelle en 18 ans d’école, bra-vo. Pas étonnant que j’aie fini dans la pornographie, seigneur!). L’infirmière en charge de la formation nous avait fait noter: “Les hommes voient et les femmes entendent.” J’ai toujours cru que cette phrase-là était une absurdité sexiste de mon école privée catholique, mais on dirait que cette expérience sensorielle porno confirme finalement les propos de Madame Barnaby. Si mon regard est rapidement devenu aussi insensible que celui de Chris Alexander face à un bateau de réfugiés syriens; je reste par contre incapable d’entendre quelqu’un essayer d’avaler une trop grosse bouchée de steak sans déclencher mon syndrôme de stress post-traumatique.

Moins sexiste qu’on pense, mais…

Je ne peux évidement pas parler pour tout le milieu, mais ce qui m’a le plus surprise au début, c’est à quel point l’industrie adulte était moins sexiste que ce à quoi je m’attendais. De un, et ce n’est pas négligeable, la porno est sans doute le seul domaine au monde où les femmes sont mieux payées que les hommes (dans tous les chèques que j’ai vus passer, les actrices sont payées environ 1,5 à 4 fois plus que les acteurs). Ensuite, même s’il m’est arrivé de voir hors-champ une actrice tirer une petite puff de joint pour se détendre physiquement, les normes de sécurité sont strictes et le système assez élaboré pour s’assurer que les filles (et garçons) sont consentantes et sobres, puisqu’elles doivent le déclarer par écrit et en vidéo. Les pornstars, passées 25 ans, avaient plutôt l’air sympathiques et saines d’esprit, et l’ambiance était bon enfant sur les plateaux.

Au bureau aussi, les règles en rapport avec le harcèlement sexuel étaient particulièrement strictes (genre extrêmes, genre les hommes regardaient presque à terre quand j’étais là). En fait, ma seule mauvaise expérience liée à mon sexe a eu lieu quand une collègue a fait remarquer à tout l’étage, en rigolant, à quel point la fille toute écartée sur son écran d’ordinateur me ressemblait.

En revanche, après quelques mois, je me suis surprise à utiliser des termes comme “urban”, “ebony”, et à mettre de la petite musique chinoise dans des scènes où une actrice japonaise se livrait à un troublant fétiche d’yeux bridés. Vraiment troublant. L’homophobie aussi reste prévalente dans l’industrie, traduisant les tabous encore présents dans notre société. La majorité des scénarios de vidéos homme/homme impliquaient l’interdit et les clichés: beaucoup de militaires, de professeurs et d’athlètes virils qui étaient sur le bord de se donner un high-five post-coïtal en criant “No homo!”. Ne parlons même pas des vidéos femme/femme qui sont à des millions de kilomètres de représenter la réalité lesbienne. Les images qu’elles continuent de cultiver dans la tête des hommes rendent parfois la vie dure aux couples de femmes qui croisent leur chemin dans la vraie vie (mais ça reste amusant de voir deux femmes hurler de plaisir en mâchonnant un strap-on en plastique).

La porno, c’est trop cool !

Ce n’est vraiment pas un secret : le sexe fait vendre. Certes, pas dans un CV. Mais dans les partys, en revanche…! Comme je suis de nature plutôt timide, mon travail de monteuse porno a été mon meilleur ice breaker pendant 2 ans. Je ne sais pas si mon entourage est plus ouvert d’esprit que la moyenne, mais mon emploi a toujours été source d’enthousiasme et de curiosité, jamais de dégoût ou de commentaires déplacés. Je suis presque triste d’avoir quitté le milieu, parce qu’honnêtement, j’étais un peu la coqueluche des soirées avec ma jobhors-norme.

Mais ce qui m’a le plus réjoui de mon expérience, c’est la libération par rapport à l’image de mon corps qu’elle m’a donnée. Si je n’ai jamais vu une vergeture, un poil ou bourrelet dans un film hollywoodien, dans les films pour adultes, c’est tout le contraire! J’ai trouvé ça rafraîchissant à quel point grosse, pas grosse, seins, pas seins, touffe, pas touffe, grosses lèvres, petites lèvres, cicatrices, tatoos…tant que les filles avaient l’air d’aimer ça, tous les corps étaient célébrés et détestés avec autant de passion dans les commentaires. Malgré un manque flagrant de diversité ethnique, mon expérience dans le monde du hardcore m’a redonné un peu confiance dans le fait qu’on a moins besoin de standardisation hollywoodienne qu’on le pense, et que chaque corps vaut d’être montré et célébré.

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