Les larmes, ça goûte salé

C’est drôle à dire, mais l’une des périodes les plus sereines de ma vie a été celle qui a immédiatement suivi la mort de mon père.

Je pleurais souvent. Parfois, je me réveillais la nuit pour hurler ma peine et ma rage d’avoir perdu ce premier homme de ma vie, mort trop jeune (au début de la cinquantaine), après trop de souffrances physiques, sans avoir eu le temps de connaître ses petits enfants – dont le premier naîtrait trois ans après son départ.

À cette période de ma vie, comment dire, j’étais « en phase » avec mes émotions. D’où la sérénité, je crois. J’avais décidé de les laisser vivre, être, se déployer. De les trouver légitimes. Et j’avais à côté de moi un homme – pas le plus empathique, pas le plus sensible pourtant– qui a su accueillir mon chagrin d’une façon dont je lui serai toujours reconnaissante. En m’ouvrant ses bras. En ne disant presque rien. En laissant couler la source… Il n’y avait que cela à faire. Ce deuil a été, en quelque sorte, doux. En grande partie grâce à Alex.

Dix ans après la mort de mon père – exactement 10 ans après,  je le réalise en l’écrivant– deux enfants en plus sous mes jupes, j’ai dû faire face à un autre deuil. Celui d’Alex. Qui n’est pas mort (Dieu merci), mais de qui je me suis séparée. Volontairement. Parce que ça ne marchait plus. Parce que l’atmosphère de notre maison était devenue toxique. Comment? Pourquoi? Qui peut expliquer cette évolution si imperceptible des couples qui éclatent? Au fil des choix, des difficultés professionnelles et personnelles que nous avons traversées, nos patterns, nos façons d’être ensemble, de se parler, se sont détériorées, jusqu’à empoisonner l’air ambiant. Ce n’était plus possible de rester dans cette soupe-là. Ni pour lui ni pour moi. Et ça aurait été néfaste, à long terme, pour les enfants, sans nul doute. La décision n’a pas été facile à prendre. Mais quand elle a été prise (d’un commun accord), j’ai ressenti un grand soulagement. Je me souviens être allée jogger, un soir de juin, juste après notre discussion décidant de la séparation, et m’être sentie tellement LIBÉRÉE. Je ne courais pas, je volais sur la piste cyclable de la rue St-Zotique. Quelques mois plus tard, le ressac est venu. Il fallait bien qu’il vienne. Mais je n’ai pas compris tout de suite – contrairement à  dix ans plus tôt – que j’avais le droit (le devoir, même) d’être en deuil. De pleurer comme une madeleine ce couple que j’avais tant aimé former avec Alex, quand ça allait bien. Un petit couple d’abord soudé autour du désir de découvrir le monde. Un jeune couple plus tard uni dans l’éblouissement parental. Il fallait pleurer aussi les amis communs, la belle-famille, la cellule familiale… Au lieu de cela, je voulais aller bien. Il FALLAIT que j’aille bien. Pour les enfants, pour moi. Je m’en voulais de ne pas aller bien. Et plus je m’en voulais de ne pas aller bien, moins j’allais bien – c’est clair. Mes émotions légitimes non vécues, comme souvent, ont pris le chemin de l’anxiété (pour certains, ça passe plutôt par la colère ou la dépression). Ça a été bien plus dur et bien plus long que si je m’étais laissée pleurer, je crois. Mais cette fois, je n’avais pas tes bras, Alex, pour pleurer dedans. Pas ton torse pour accueillir mes sanglots, en pleine nuit. C’est pas pareil, un lit vide, pour vivre un deuil. Oh, une fois, je me souviens, quelques mois après la séparation, tu m’as laissée pleurer dans tes bras, tu portais ton manteau d’hiver noir. Ça m’a fait tellement de bien de pouvoir déposer un instant mon lourd fardeau salé… Le plus dur, pour moi, sans aucun doute, ça a été de m’habituer à ne pas avoir les enfants tout le temps. C’était atroce. Je commençais à angoisser trois jours avant que n’arrive ma fin de semaine sans enfant. Le vendredi, quand je te les laissais, je rentrais chez moi paralysée, comme morte, jusqu’au lundi. Voulant m’aider, mes proches me disaient : « Ben voyons donc!, profites-en! Amuse-toi! Fais des choses que tu aimes! » Du coup, ils me faisaient sentir anormale de ne pas être capable d’en « profiter ». Ce qui augmentait mon malaise et mon anxiété. Il eut mieux valu qu’ils me disent : « pleure, pleure, pleure, pleure… On est là. On sera là.» Mais on n’a pas trop cette relation-là avec la douleur, dans la famille. Faut que ça passe! Et vite! Parce que c’est dangereusement contagieux, les larmes, chez nous. (Et n’y a-t-il pas un danger de couler au fond de l’eau, si l’on pleure trop?) Dans les livres que j’ai lus sur la séparation, on dit que ça prend environ deux ans pour se remettre d’un tel deuil. Ça fait deux ans ce mois-ci que j’ai quitté notre appart, qu’on vit la garde partagée. Ça va BEAUCOUP beaucoup mieux. Le temps finit par adoucir les choses, c’est vrai. Ça prend aussi une bonne psy. Et beaucoup de larmes. Que j’ai fini par réussir à laisser couler sans me juger… (Et sans faire naufrage!) Cela fait quelques mois qu’un nouvel amoureux est entré dans ma vie. C’est arrivé comme ça, de façon presqu’inattendue. Cet homme étonnant me prend comme je suis. M’accueille dans toutes mes dimensions, avec mes blessures, mon passé présent. M’appelle « ma chérie ». Répare ma table de balcon. Ne se formalise pas de mon bordel. Des fois, quand on fait l’amour, je pleure et nos baisers goûtent salé. Je pleure et je me sens guérir un peu plus. Émilie, des Rosemomz Illustration: Pierre-Nicolas Riou

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