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Les Kevin ne deviennent pas médecins. Voici pourquoi

Votre prénom trahit-il votre classe sociale ?

Par
Florence La Rochelle
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Dans son essai Pourquoi les Kevin ne deviennent pas médecins, le sociologue Étienne Guertin-Tardif décortique un phénomène plutôt fascinant : l’impact de notre prénom sur notre trajectoire sociale et professionnelle. Choisir un prénom pour son enfant ne serait donc pas seulement une question de goût ou de mode : c’est aussi un marqueur de classe, un indicateur des inégalités invisibles qui structurent notre société.

Est-ce que certains prénoms influenceraient les perspectives d’avenir d’un enfant, de la réussite scolaire à l’accès aux professions prestigieuses? Ou serait-ce simplement que ce choix parental est un indicateur du statut social de la famille dans laquelle il est né? Ces questions, aussi troublantes que captivantes, sont au cœur de notre discussion avec l’auteur, qui bouscule nos idées reçues sur l’impact des prénoms.
*Psssst, URBANIA a d’ailleurs produit un documentaire entier sur le phénomène des Kévin. C’est juste ici.

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Qu’est-ce que notre prénom révèle sur nous?

On pense souvent que le choix d’un prénom est un acte intime, personnel, uniquement dicté par les goûts des parents. Mais en creusant un peu, on se rend compte que le prénom est une véritable fenêtre sur la société et sur le milieu d’origine de la personne. Il est lié au quartier d’où l’on vient, à l’époque à laquelle on est né. Par exemple, si on a un rendez-vous avec une Solange, on s’attend à rencontrer une femme d’un certain âge – c’est l’image qu’on s’en fait.

Moi, ce qui me fascinait, c’était de voir si le prénom pouvait aussi être révélateur d’inégalités sociales et scolaires.

Y a-t-il effectivement un lien entre nos prénoms et notre réussite scolaire?

Oui! Baptiste Coulmont, un sociologue français, a démontré que certains prénoms étaient moins associés à la réussite scolaire.

Les garçons portant des prénoms anglophones comme Kevin, Dave, Steve ou Steven réussissent moins bien que ceux ayant des prénoms classiques comme Étienne, Louis ou Antoine.

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Je me suis demandé si cette tendance existait aussi au Québec. J’ai donc contacté le Collège des médecins pour obtenir des données et voir si les prénoms avaient une incidence sur l’accès à un programme contingenté comme la médecine. Les résultats étaient frappants : on retrouve très peu de Kevin, Dave, Steve ou Steven parmi les médecins, alors que les Étienne, Louis et Antoine sont beaucoup plus nombreux.

Nos prénoms sont donc conditionnés par notre milieu social?

Absolument. Nos prénoms sont directement liés à notre environnement. Par exemple, j’ai des amis du secondaire qui n’ont pas terminé leurs études et, lorsque je regarde les prénoms de leurs enfants, ils sont à mille lieues de ceux qu’on retrouve dans mon entourage actuel. Comme toi, qui es une jeune journaliste scolarisée, tu as sûrement des préférences en termes de prénoms qui ressemblent aux miennes et aux gens qui habitent mon quartier, Villeray.

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Ce n’est pas juste une question de goûts personnels, mais bien une question de classe sociale. Un ouvrier et un professeur de cégep à Montréal ne feront pas les mêmes choix de prénom pour leur enfant. On choisit un prénom qui correspond à notre milieu et qui se distingue de ceux qu’on perçoit comme appartenant à une classe inférieure.

Pourquoi les prénoms anglophones sont-ils mal perçus dans certains milieux ?

Il y a plusieurs raisons. Ceux qui préfèrent les prénoms francophones cherchent souvent à donner des prénoms ancrés dans l’histoire ou la littérature. D’autres prénoms aux consonances anglophones sont influencés par la culture populaire et les séries télé américaines, ce qui explique leur présence dans certains milieux.

Mais surtout, les prénoms anglophones sont associés aux classes populaires. Appeler son enfant Kevin, c’est tout de suite être confronté aux connotations sociales attachées à ce prénom, souvent véhiculées par les films et les spectacles d’humour.

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Les prénoms influencent-ils aussi les processus d’embauche ?

Oui.

Des études ont démontré qu’un CV avec un prénom comme Kevin avait entre 10 à 30 % moins de chances d’être retenu pour une entrevue qu’un CV avec un prénom comme Arthur.

Sinon, une étude québécoise a aussi démontré que les prénoms à consonance étrangère, comme Mohamed ou Fatoumata, avaient 60 % moins de chances d’être convoqués en entrevue.

Le prénom devient donc un facteur de discrimination, non seulement sur le marché du travail, mais aussi sur les sites de rencontre, et plus largement dans la vie sociale.

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Alors, pourquoi les Kevin ne deviennent-ils pas médecins ?

Il y en a, mais très peu. Ce n’est pas une question de capacités intellectuelles, mais une question d’origine sociale. Les données montrent qu’il y a une forte corrélation entre le milieu dans lequel on grandit et nos chances d’accéder à l’université.

En gros, les enfants de parents diplômés voient l’université comme une évidence, alors que pour d’autres, elle n’existe même pas comme possibilité dans leur imaginaire.

Est-ce dangereux, pour la société, que certaines professions soient fermées à certaines classes sociales ?

Oui, car on se prive de talents. Ce n’est pas un problème de capacité individuelle, mais de conditions sociales d’accès aux professions.

Dans le cas des médecins, par exemple, s’ils viennent tous d’un même milieu favorisé, ils peuvent être déconnectés de la réalité des classes populaires qu’ils soignent. La médecine repose sur une relation intime et de confiance, mais si cette relation est biaisée par une distance sociale, ça soulève de vraies questions.

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