Pierre-Nicolas Riou

Les feuilles tombées

Ces jours-ci, les RoseMomz sont occupées à stabiliser leur maison en pain d’épices et à  tacker les lumières DEL de Noël sur leur galerie.  Émerveiller les enfants, ça prend du temps! Elles oublient même de zieuter et d’analyser le sexe opposé, champ d’expertise pourtant répertorié dans leur CV. Femmes de cœur et de conscience, elles reconnaissent qu’elles n’ont pas le monopole du savoir masculin. Présentement, elles ont plutôt celui des pièges à lutin. C’est pour cette raison qu’entre deux brandys, elles m’ont permis de vous raconter une histoire qui s’est passée l’automne dernier.

Ça pleuvait en ruisseaux sur les vitres de mon auto. Les feuilles de septembre se délavaient dans l’eau. Je conduisais rapidement pour fuir le travail au plus sacrament. Quelques feuilles collaient à mon pare-brise, me niaisaient, voulaient pas se détacher. L’humidité transperçait. Et ça m’est venu comme une illumination : j’étais en maudit contre le grand metteur en scène de ma vie, celui qui n’avait rien compris et m’offrait depuis des années un anti-casting dont je voulais me débarrasser. Lui. Au box des accusés.

Il n’a pas vu que j’ai tout pour la vie rêvée à deux. Oui. Remplie de rires et de pommes, de complicité enlainée d’automne, de projets fous devenus possibles grâce à notre imaginatif nous. Monsieur le metteur aurait pu arrêter de se le pogner. J’ai donc décidé de le congédier et de constituer moi-même ma propre galerie de personnages. Du moins tenter. Encore. Et c’est là que t’es arrivé.

Octobre

Je me ramasse comme les feuilles qui tombent. Dans la rue, ma colonne courbée jette dans un sac orange les vestiges de l’été. C’est drôle en me relevant je vois qu’en vélo tu roules dedans. Tu souris dans le soleil de fin de journée. Je te reconnais : une amie m’a déjà parlé de toi. C’est fou cet air rieur, moitié adulte, moitié enfant, comme ça, tout illuminé. Une Polaroid d’antan. C’est bizarre en plus qu’il ne reste qu’un seul rayon jaune d’été et que ce soit sur toi qu’il choisisse de se poser. C’est quoi sa missive? Me souligner de la vie la beauté? C’est décidé : je t’écris. Rapidement, un rendez-vous est pris.

Dans le bar où je t’attends, tu passes la porte et, de plus près, encore, tu me surprends. Tu as l’œil sûr et brillant, le sourire en coin, la tête en bataille et surtout,  la stature d’un parlement.

Je brille aussi. Ce soir, je le sais.  On parle naturellement et pourtant pas de ce qui malgré nous est en train de se passer. Fusent ensuite tes compliments. Au milieu de tout, tu romps les conventions et me dis ce qui te crie : tu as tant envie de me revoir encore.  Tu as des mots tendres pour ma voix aux mille éclats, ma personnalité enjouée et mes défauts que tu cherches sans les trouver depuis tantôt. You are such impressionné.

De mon côté, je me retiens. Je sais de la magie qu’elle n’est pas reconnue pour ses capacités de survie. Je ne peux m’y envelopper, m’y attacher : elle a une sale réputation. Celle de s’effriter. Je saisis aussi le potentiel de déception, lui qui grossit au même rythme que l’implication. Je ne te dirai donc pas toute l’attirance que j’ai pour toi. Je jaugerai le poids de mes mots, mimerai l’écart et le détachement. Il sera pourtant long ce soir-là de nous quitter au coin des rues de notre quartier. Heureusement, un autre rendez-vous a déjà été fixé et tu t’empresseras de le confirmer le lendemain.

Tu t’attables quelques jours plus tard avec le poids d’une vie que je ne connais pas. Tu l’as compliquée. Quelques minutes pourtant et le feu reprend. J’admire ta capacité de pédaler au sens propre et figuré. On se rend chez moi pour poursuivre la soirée. Tu es intéressé par les objets placés ici et là, par la chaleur des lieux et surtout par la personne devant toi. Jamais tu ne t’en cacheras. Tu as l’intelligence de ceux qui ont vécu et savent différencier l’essentiel de la futilité. Tu as la douceur de ceux qui ont laissé tomber leur cote émaillée. Avec sincérité, tu t’avances dans des questions qui laissent deviner un avenir projeté. Ça va du surnom que tu devras me trouver à ton besoin d’enfantement encore présent. Je fonds dans le divan des attendrissements. Tu prendras bientôt l’initiative de poser doucement tes lèvres sur moi.  Je ne m’y opposerai évidemment pas. C’est Heartbeats de José Gonzalez qui joue et c’est parfait.

Un lit que je connais nous accueillera et dans ce tumulte maladroit, nous nous mélangerons tels qu’on est, assumés et sincères, gorgés de désirs et de lumière, jamais cachés sous des faux-semblants drapés.

Se passe quelque temps et tu disparais comme il se doit. La nuit reprend et reprendra surtout ses droits.

À ce moment bien précis, tu ne sais pas qu’un objet t’appartenant a glissé hors du lit. Et surtout que tu es parti sans lui. Où est-il? Je ne sais pas. C’est pourtant le seul message que tu m’enverras le lendemain, comme un présage de la seule chose à laquelle tu tiens.

Quand je verrai un peu plus tard ton visage démonté franchir les dernières marches de mon escalier, je saurai que tout est joué. Il faudra pourtant, comme dans tous les cas de lâcheté, que je sorte moi-même les vers de ton nez. J’apprends que malgré tous les malgrés, tu n’as pas les papillons espérés. Je ne sais quoi répondre. Comme chaque fois que j’entends cette ritournelle usée. You are such a cliché.

Quand ton corps de cathédrale pliée marche en direction de ses souliers, je prie pour que le metteur en scène revienne et fasse vite. Après tout, c’est lui le spécialiste des scènes coupées. La porte se referme. Je me rue à mon écran, regarde l’heure et compte le temps : c’est une manie que j’ai que j’ai. Trois minutes que ça t’a pris pour m’expliquer quelques principes de chimie. Tu as de loin battu le record des 11 minutes du dernier, un homme comme toi au discours de fin formaté.

C’était Knocking On Heaven’s Doors de Bob Dylan qui jouait quand tu es parti. L’as-tu entendu? C’était triste à crever. Tout ce silence, tout ce laçage de souliers. Triste surtout parce que pendant que tu t’exécutais, certainement libéré, j’étais plutôt occupée à me demander, le regard vide et absent, combien de fois il fallait cogner avant d’y entrer.

Évidemment, j’ai cherché pendant quelques jours l’explication réelle de tout ça, le corps accroupi dans des positions et des lieux inhabituels de mon 5 ½, comme on le fait seulement dans ces occasions, l’échine repliée, comme punie.

Mais j’ai vite abandonné. Simplement parce que le scénario converge trop vers la même idée. C’est bientôt la fin octobre et j’aurais dû m’en douter : tu es déguisé.

Un mois plus tard, je me ramasse encore comme les feuilles tombées maintenant givrées. C’est bientôt décembre et quand j’essaie de me relever, je me répète en boucle qu’au lieu de rouler dedans, t’aurais pu passer sur la rue d’à côté.

Par MaPi, collaboration spéciale pour les RoseMomz 

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