Pierre-Nicolas Riou

Les enfants que j’aurai jamais eus

«  Ces enfants dont je n’ai pas voulu, s’ils savaient le bonheur qu’ils me doivent  !  » -- Emil Cioran

Comme c’est la période de la fête des Pères, nous, qui sommes par définition mamans, avons demandé à notre collaborateur Patrick comment il perçoit son statut d’éternel mon’oncle des enfants des autres ou, comme il le dirait lui-même, “d’impère”.

Un couple d’amis hétéros viennent d’avoir leur premier enfant. À l’aube de la quarantaine, ils essayaient depuis longtemps. La petite est en excellente santé, l’accouchement s’est déroulé très vite et sans aucun problème. Bref, ils ont fait mentir les statistiques sur les premières grossesses tardives.

Leur bonheur rayonne maintenant sur tous leurs amis. D’un côté, les hétéros —tous plus jeunes qu’eux et sans enfants — qui sentent désormais moins de pression (“Vous voyez : ça peut attendre!”). De l’autre, les gais, qui ont enfin quelqu’un à qui acheter les kits tellement cute de Gap Kids; une adorable enfant qu’ils pourront emprunter cet été pour aller cruiser au parc en début de soirée (c’est encore plus efficace que le traditionnel chien saucisse).

Et il y a moi, tout content d’avoir passé l’âge de me faire demander si je voudrais pas être père. Moi qui ai même pas d’animal domestique pour compenser, à cause des responsabilités écrasantes que ça entraîne. Moi, le grand maladroit, qui pense à une seule chose quand mes amis insistent pour me faire porter leur nouvelle-née : “Ils l’aiment pas, leur bebé?!? Ils ont pas peur que je l’échappe?”

Ça me rappelle un temps pas si lointain, quand les gais avaient à peine le droit d’exister — et surtout pas celui d’adopter —, où bon nombre d’entre eux se disaient frustrés de se faire refuser les joies de la paternité par un monde si cruel. Faut croire que la poire à dinde avec une amie lesbienne, ça leur venait pas à l’esprit. Sans doute par peur d’avoir à être présents au moment de l’insémination.

Moi, je comprenais pas. Ça m’a jamais tenté. À 12 ans, je savais que j’avais aucun désir de me reproduire. C’était clair dans ma tête avant même que mon orientation sexuelle le devienne (chose étrange, puisque tout le monde autour de moi l’avait déjà devinée).

J’ai aussi su reconnaître très trop mon manque total d’intérêt pour la formation de futurs adultes, qui n’apprennent jamais assez vite à mon goût, à qui il faut tout répéter mille fois. Heureusement pour eux que je m’en sois rendu compte, d’ailleurs.

Mais plus que tout, c’est la notion de « se reproduire » qui me dérangeait. J’avais l’impression que les adultes faisaient des enfants uniquement dans le but de se voir en miniature, et dans l’espoir que ces petits êtres si semblables à eux soient un jour capables, malgré leur héritage génétique, de réussir là où leurs parents avaient échoué et de faire tout ce à quoi ces derniers avaient renoncé.

C’était une autre époque, j’avoue. Jusque dans les années 70, les gens faisaient surtout des bébés parce que c’était ce que la société espérait d’eux… ou par accident. Rares étaient les parents qui, comme beaucoup aujourd’hui, avaient vraiment voulu chacun de leurs rejetons. Et les enfants, faut qu’ils soient désirés, sinon tout le monde est malheureux.

J’ai donc jamais souhaité copier ce modèle, qui me paraissait pas vraiment enviable. Ma vie, je voulais la vivre moi-même, pas espérer que quelqu’un d’autre le fasse à ma place. Le package enfants-maison-char, tout ce que ça représentait à mes yeux, c’était un engagement à bien trop long terme, des responsabilités inutiles, des obstacles à mon épanouissement.

Il me semblait que le fait d’être gai me libérait, m’ouvrait plein de portes. Étant déjà en dehors des normes, j’avais aucune obligation de suivre un parcours de vie tout tracé, et je comprenais pas pourquoi autant de mes confrères fifs insistaient que c’était ce qu’ils désiraient le plus au monde.

À mon avis, beaucoup de straights, en particulier les hommes, faisaient rien qu’obéir aux attentes des autres sans se demander si ça correspondait vraiment à leurs désirs. C’est pas pour rien qu’ils finissent par se taper une belle crise de la quarantaine et, trop souvent, par abandonner conjointe et enfants…

Cela dit, allez quand même pas croire que je déteste les enfants. Je les adore. Ceux des autres, évidemment. Ceux qu’on me demande pas de bercer dans mes bras, qui me bavent pas dessus, dont j’ai pas à endurer la présence pendant plus que quelques heures et qui me réveillent pas au milieu de la nuit.

Mais surtout, j’adore ceux qui savent reconnaître un vieux bougonneux quand ils en voient un et qui osent pas me poser leurs questions naïves et innocentes sur la vie, l’univers et le reste. Parce que moi, la naïveté et l’innocence, ça m’ennuie. Et quand un enfant me remet fièrement un de ses dessins, même s’il me dit ce que c’est censé représenter, ça reste pour moi une feuille remplie de barbots. Ça me touche juste pas.

C’est important de connaître ses propres limites. Chaque fois que je dis que j’ai pas de patience avec les enfants, je me fais répondre “C’est différent quand c’est le tien.” Y’a rien de plus niaiseux. Si tous les adultes colériques, violents, impatients ou impulsifs devenaient doux, attentifs, compréhensifs et fiables à la naissance de leur premier bebé, on aurait pas besoin de la DPJ.

Moi, avec mes départs improvisés à l’étranger, mon incapacité à rester dans la même situation très longtemps, mon manque d’intérêt total pour les jeux vidéos et les films d’animation et mon aversion pour la gouache, la plasticine et autres divertissements salissants, je saurais pas quoi faire avec un enfant. Et je suis sûr qu’un enfant saurait pas quoi faire avec moi non plus.

Ma décision de pas procréer révèle-t-elle un profond égoïsme? Je dirais au contraire que ça a été l’acte le plus altruiste que j’ai jamais fait. Y’aurait-tu fallu que je gâche la vie de ma progéniture (et la mienne) pour le démontrer? Ça me semble assez cruel et irresponsable de suggérer que oui.

Les enfants sont beaucoup trop fragiles, sensibles et précieux pour les confier à quelqu’un d’instable et d’impatient comme moi. Je suis donc profondément convaincu que ceux que j’ai pas eus, du fin fond de la capote ou du kleenex où ils ont abouti, m’en seront éternellement reconnaissants.

Patrick, invité des RoseMomz

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