Les confessions d’un designer de trophées

Il répend la reconnaissance et la fierté !

Sur ses photos de profil Facebook, Jean-Philippe Caron a toujours un trophée entre les mains. Pourtant, il n’est ni champion de gymnastique, ni éleveur bovin de l’année, ni meilleur acteur de soutien dans une comédie dramatique. En fait, le domaine dans lequel il excelle, c’est celui de la création de trophées. Au gré des galas et des compétitions, il imagine et fabrique de délicieuses médailles et statuettes à la gloire des champions et championnes de ce monde. Ce n’est pas le genre de carrières que ton conseiller d’orientation a dans ses livres, alors j’ai décidé de faire un tour au bureau de Protocole, à Saint-Lambert, pour demander quelques explications à un vrai professionnel de la victoire…

C’est un rêve d’enfant, ça, devenir designer de trophées?

À la base, je suis un entrepreneur. Quand j’ai fondé ma compagnie Artifex, en 1996, on était spécialisés dans la vente d’œuvre d’art créées sur mesure. On faisait surtout affaire avec des entreprises qui souhaitaient commander des  oeuvres originales à des sculpteurs et des peintres canadiens. Peu à peu, plusieurs clients m’ont demandé de créer des objets de reconnaissance, qui s’apparentaient plus à des trophées qu’à des oeuvres d’art. c’est ce qui m’a mis la puce à l’oreille. Puis en 2005, j’ai eu l’occasion de créer les médailles des championnats du monde de la FINA. J’ai eu un flash, et les médailles que j’ai dessinées ont remporté un succès immédiat.

Au début, je n’arrivais pas à me faire à l’idée qu’on peut être un artiste et un entrepreneur en même temps. Je laissais la création aux artistes que je représentais. Mais j’ai réalisé que j’avais une business qui s’exportait mal, car dans ce domaine, on privilégiera toujours les artistes locaux. C’est là que j’ai décidé de me lancer complètement dans la création de trophées, en créant Protocole. Si les trophées sont bien conçus, si il y a de la créativité derrière ça, que la fabrication est impeccable et que les prix sont bons, on peut se vendre partout dans le monde.

Et ça fonctionne?

Absolument! Notre objectif en 2018, c’est de livrer au minimum un projet par jour. Un projet, ça peut représenter 5 trophées, ou bien 300! On a une usine en Beauce qui fonctionne tous les jours, en plus de notre bureau de Saint-Lambert, où je travaille avec mon père. C’est lui qui gère la comptabilité et le contrôle de la qualité.

C’est quoi le protocole, chez Protocole?

Lorsqu’on nous confie un mandat, je commence par faire un dessin au crayon de bois en fonction des idées que j’ai eues en discutant avec le client. Ensuite, ma graphiste va exprimer mon dessin en 3D. C’est comme si on avait déjà fabriqué et pris en photo le trophée, sauf qu’il n’existe pas encore. Ça permet au client, même s’il n’a pas un esprit visuel très développé, de le regarder dans tous les sens sur son écran. Parfois, on crée un prototype physique ou une impression 3D. Lorsque le trophée et les noms des gagnants sont approuvés, on part en production.

À l’occasion, les clients m’invitent à venir présenter les trophées pendant leur gala. Je prononce un petit discours sur ce qui m’a inspiré, ce que symbolise le trophée, sa forme, ses matériaux, etc. Il y a toujours une histoire derrière les créations que je fais.

Justement, j’adore les histoires…

Le trophée qu’on a fait pour le 50e anniversaire du Grand Prix de Formule 1, il était quelque chose! C’est un trophée qui intègre de la fibre de carbone, qui entre dans la composition des voitures de course, et du kevlar, qui entre dans la composition des combinaisons des pilotes. Il y a aussi de l’aluminium, qui est une force économique du Québec, et du bois, car lors des premières courses, les volants étaient en bois. On a la feuille d’érable au sommet, et une plaque avec le logo de la F1 sous la base. Un bon trophée est joli sous tous les angles, en particulier pour la F1, car les pilotes ont tendance à brandir leur trophée dans tous les sens!

Selon toi, ce serait quoi, le trophée parfait?

Pour moi, il n’y a pas de moule à gâteau. Le trophée parfait, c’est celui qui colle le plus à la philosophie et à l’image du client. Il y a quelques années, pour l’Anti-gala Karv, on a créé un anti-trophée, à l’envers, parce que tout est à l’envers dans ce gala-là. C’était un Oscar qui se tient sur les mains, la tête en bas. On est allé dans une création complètement flyée, qui collait bien à ce client en particulier. Lorsqu’on travaille avec des clients plus corpo et traditionnels, le mouvement Desjardins par exemple, on va y aller avec une autre philosophie qui leur correspond mieux. Il n’y a pas vraiment de direction précise que je donne à mon travail. Je te dirais que je vais plus analyser ce que mon client souhaite partager comme valeur, et c’est avec ça que je vais créer un trophée qui lui ressemble.

Est-ce que vous faites des trophées en or?

On pourrait, mais ce n’est pas quelque chose qui est très demandé. Les médailles d’or de la FINA et des championnats de gymnastique sont en aluminium coloré. Même les médailles olympiques ne sont pas en or! Ce sont des médailles d’argent plaquées avec de l’or. Ça coûterait vraiment trop cher. Pour couler une seule médaille olympique en or, ça coûterait peut-être 25.000$ ou 30.000$, ce qui n’a aucun sens…

Effectivement. Sinon, en tant que professionnel de la réussite, c’est quoi ta philosophie de la victoire et de la récompense du travail?

Demande à un athlète olympique qui a gagné une médaille il y a 30 ans ce qui lui reste des jeux olympiques, il va te sortir sa médaille. C’est un peu de la même façon que j’aborde cette industrie-là. Pour des employé.es comme pour des sportifs, le trophée, c’est ce qui va graver le souvenir d’une performance, d’une implication exceptionnelle au sein d’une équipe. Dans 10 ans, c’est ce qui va perpétuer la fierté de ce moment-là. Je pense que c’est extrêmement important.

Et toi, c’est quoi le trophée que tu aimerais recevoir?

Honnêtement, je suis plus un gars qui aime faire des trophées que d’en recevoir. Souvent, je suis là lorsqu’ils remettent mes trophées. Ça me fait vraiment vivre des émotions assez fortes de voir les gens qui les gagnent. Ils sont fiers de leur accomplissement, et fiers de pouvoir le montrer aux autres. Des remises de trophées, j’en ai fait beaucoup. À chaque fois, ça m’émeut!

Quand le trophée de la Formule 1 est remis à chaque année et qu’il y a 200 000 000 de personnes qui le voient à la télé, ça me fait quelque chose. Et d’imaginer que Lewis Hamilton, un des plus grands pilotes de Formule 1 de l’histoire, se lève le matin et voit mes trophées, je trouve ça vraiment cool.  

Merci Jean-Philippe. Je viens de passer les Jeux Olympiques à brailler à chaque remise de médailles. Maintenant, je vais devoir vivre encore plus d’émotions à toutes les remises de trophées quand je penserai à leur créateur, probablement tout fier de lui dans l’assistance. Il y a des maudites limites à mon petit coeur!

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