Les choses auxquelles on pense en se faisant masser par une personne aveugle

Entre souffrance et crise de la quarantaine.

Six tables de massage sont alignées côte à côte dans la pièce obscure, à peine éclairée par un néon chevrotant. On me désigne celle du fond, la seule de libre. Les autres sont occupées par des touristes. Mon voisin, l’archétype du surfeur australien, émet quelques grognements, pendant qu’un monsieur avec des verres fumés lui applique une torsion du bras.

Deux tables plus loin, ma blonde se fait déjà maltraiter par la seule femme et personne voyante de la place.

Parce que c’est ça qui m’a attiré ici au départ. « Massage by the blinds people », clame la marquise, aperçue la veille devant cette bâtisse déglinguée au bord de la route principale du quartier Rawaï, à Phuket.

Un marketing attrayant, surtout pour 150 bahts (6$) l’heure de massage.

La porte s’ouvre sur un courtaud, escortant un homme frêle portant aussi des verres fumés et une canne pliante.

C’est Maï, mon masseur.

Ce dernier rate ma poignée de main de quelques bons centimètres, mais personne ne voit le malaise.

« Sawatdi khap ! », baragouine-je dans la langue de Bouddha.

Ça veut dire allo.

Maï, un homme de peu de mots, me fait signe de reculer sur le matelas à la salubrité suspecte, enlève ses lunettes de soleil et entreprend aussitôt le pétrissage de mes pieds. Ça surprend tellement ça fait mal.

Je me braque d’un coup. Même Steven Seagal dans Cuirassé en péril est délicat à côté de Maï. Seulement 30 secondes se sont écoulées. Je serre les dents.

Penser à autre chose, voilà ce qu’il faut faire.  

Je pense à la saine utilisation du terme « aveugle ». Me semble qu’il faut désormais dire « non-voyant ». [NDLR On a une piste de réflexion pour Hugo ici.]

Pendant que Maï commence à faire des clés de bras à mes mollets, je pense aussi à ce voyage. Plus de deux mois. Déjà. J’hyperventile en voyant de loin s’approcher sournoisement comme un ninja la date de péremption de cette parenthèse de la vraie de vraie vie.

Je pense sinon à cette chronique, à ce que je vais raconter. J’espère ne pas être redondant jusqu’ici. Si c’est le cas, dites-le-moi.

Allongé en bobettes, mon esprit voyage astralement jusqu’à la dernière fois qu’on s’est lâchés, au Sri Lanka.

Pour une rare fois au moins, Barbara, qui édite mes textes, sera contente. Je viens de trouver les trémas sur mon ordi, un PC de marde. [NDLR La lecture de cette belle nouvelle nous remplit de joie.]

On ne se contera pas de peur, passer d’un Mac à un PC, c’est comme écouter Les 3 p’tits cochons 2 tout de suite après Le Parrain 2.

Allongé en bobettes, mon esprit voyage astralement jusqu’à la dernière fois qu’on s’est lâchés, au Sri Lanka.

On venait alors de survivre courageusement à une mort certaine, après quelques nuits passées dans la jungle hostile.

Nous avions donc décidé de célébrer la vie en nous payant le luxe d’une belle chambre à l’ombre d’une piscine à Galle, une jolie petite ville fortifiée du sud avec des couchers de soleil à scier les jambes.

C’est dans ce décor que nous avons souligné les 11 ans de Victor, en compagnie de nos amis danois rencontrés au safari (tsé là), venus surprendre fiston.

Moi à son âge, j’avais fêté ça avec mes voisins Yohann, Stéphane et Samuel à l’ombre de notre piscine hors terre de 27 pieds, une rareté dans les Basses-Laurentides. On y avait même accroché une pancarte en anglais qui disait We don’t swim in your toilet, please don’t pee in our pool. Mes parents avaient trouvé ça ben comique.

On avait mangé du spaghetti, mon repas favori. Victor aussi a commandé du spagatt au restaurant, comme quoi la pâte n’est pas tombée loin de l’arbre (déso).

Mais bon, j’avais pensé à tout : les balounes, le cadeau, le papier d’emballage et même le gâteau. J’avais demandé au gars : « Peux-tu écrire Bonne fête Victor en Sri Lankais ? ».

Disons que le gars m’a pris au mot pas à peu près :

Avant de quitter le pays, on a passé quelques jours à Colombo, la capitale. Plusieurs nous avaient déconseillé d’y faire autre chose qu’une escale.

Nos attentes étaient donc si basses que nous avons été agréablement surpris. J’avais vécu exactement la situation inverse en allant voir Les invasions barbares

C’était charmant Colombo, avec ses chauves-souris géantes qui te volent au-dessus de la tête à la brunante, son gros centre commercial climatisé et son parc à cerfs-volants devant des gratte-ciels en chantier.

Un bruit agressant me ramène sur la table de massage. Maï extirpe un bidule de sa poche pour le faire taire. J’en déduis qu’il s’agit d’une façon pour une personne aveugle de savoir l’heure. J’ai lu le livre de citations sur Steve Jobs qui trainait dans ma guesthouse à Colombo, alors la technologie n’a plus de secret pour moi.

D’ailleurs, on a recroisé hier le défunt fondateur d’Apple sur le mur des célébrités bouddhistes d’un temple à Phuket, comme quoi tout est dans tout.

Maï est maintenant à califourchon sur mon dos en train de m’asséner de puissantes claques. Personne aveugle ou pas, ce niveau d’agression est tel que je combats l’envie de lui sacrer mon poing dans la face.

Au fait, pour ceux que ça intéresse, les masseurs aveugles sont une tradition centenaire répandue dans plusieurs pays d’Asie du Sud. Une manière d’en faire des agents économiques, mais aussi parce qu’ils « voient mieux avec les mains que les voyants », expliquent mes recherches.

Maï et ses collègues masseurs éclatent sporadiquement de rire. Paranoïaque à cause de mes années de drogues dures au secondaire, je suis évidemment convaincu qu’ils parlent de moi.

« Hey, c’est moi qui ai pogné le grassouillet aujourd’hui ! », s’exclame sans doute mon tortionnaire.

Il se payerait encore plus ma gueule s’il pouvait voir mes tatouages.

Pour atterrir en Thaïlande, on a volé de nuit, incluant une escale à Kuala Lumpur. Comme dans Maman j’ai raté l’avion, on a dû courir en panique dans l’aéroport après avoir réalisé être à la mauvaise gate dix minutes avant le décollage.

On n’a oublié personne, parce qu’on n’est pas des ESTIS DE MORRONS COMME LES PARENTS DE KEVIN.

Rien à redire contre la Thaïlande jusqu’ici. On est même plutôt séduits à date. On a loué un bungalow cossu à Phuket avec Rosalie, Dominic et leur fille Françoise, des amis venus nous voir pour une grosse semaine. Comme des vacances dans le voyage.

On a même une épicerie avec du Nutella à 100 pieds de notre quartier, qui pourrait avoir l’air de Saint-Bruno si on tronçonnait les palmiers.

Le jour, notre ami-chauffeur Danaï nous trimballe de plage en plage dans sa boîte de pickup et c’est juste formidable.

On a flâné dans un marché de nuit, mangé dans des étals de la bouffe de rue délicieuse, croisé des dizaines de vieux cochons avec des jeunes Thaïlandaises et grimpé au sommet d’une montagne pour voir de proche l’immense Bouddha qui surplombe la région.

Comme Rosalie s’était (encore) habillée en guédaille, on lui a prêté un foulard à l’entrée.

On a aussi profité de nos amis pour revirer nos premières brosses sur le balcon de notre bungalow, philosophant sur le sens de la vie, une Chang (bière locale) à la main.

L’heure de massage achève. Je repense aux annonces de villas à vendre que j’ai croisées sur le mur d’une agence immobilière en marchant vers le salon de massage.

Le pire, c’est qu’un tel achat serait à ma portée : je vends mon duplex rosemontois, j’achète une villa et je vis jusqu’à la fin de mes jours des piges d’URBANIA (environ 5000$ la chronique, deux fois par mois) et des profits de mes livres, qui se vendent à peu près autant que Harry Potter et Le prisonnier d’Azkaban.

Après tout, je reviens pourquoi au juste? Pour aller chanter Suspicious Minds et Voici les clés chez Tzina?

Je me dis que vivre en expat permettrait de mettre douze fuseaux horaires entre moi et les histoires d’urgences qui débordent, de nids de poules qui sortent trop tôt ou celles de PO Beaudoin.

Mais si je faisais ça, est-ce que je serais en train de fuir quelque chose? Suis-je seulement devenu un cliché de crise de la quarantaine?

En attendant, Maï met un terme à ma philosophie à cinq cennes, en échappant justement la poignée de change que je tente de déposer dans sa paume en tip.

« Kop khoun Khap ! », que je lui dis, probablement tout croche.

Ça veut dire merci.

Le trajet en bateau est à couper le souffle, mais la fameuse plage est fermée parce que les touristes l’ont trop cochonnée il parait. Ils ont même pensé ouvrir un McDo sur une île perdue au milieu de l’océan.

Je boite en revenant et ma blonde, une éternelle optimiste, qui se dit que le fait d’avoir passé nos corps dans le broyeur va sans doute finir par faire du bien. Au moins, je me félicite d’avoir résisté à la tentation de lui faire une blague de « paiement au noir ».

En arrivant, nos amis terminent les derniers préparatifs avant d’aller prendre un ferry vers Koh Phi Phi, proche de l’île paradisiaque où le film The Beach a été tourné.

J’ai la toune Porcelain dans la tête depuis deux jours. Rosalie – qui a un toc d’application de crème solaire – a encore barbouillé Françoise en geisha.

Le trajet en bateau est à couper le souffle, mais la fameuse plage est fermée parce que les touristes l’ont trop cochonnée il parait. Ils ont même pensé ouvrir un McDo sur une île perdue au milieu de l’océan.

Mais par respect pour Maï, j’ai apprécié chaque seconde mon expédition, incluant la vue de loin de la plage de The Beach.

Déjà qu’il ignore complètement à quel point Léo était beau dans ce film-là.

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